TRADITIONS DISPARUES

Le four public.

A Zemmora qui n'est plus ce village d'antan  mais bel et bien une ville, le four public a disparu.

Nous en avions trois en tout et pour tout durant les années 1950 ou peut-être bien avant. Au centre-ville et le plus fréquenté appartenait à Mme Costa, une fermière qui a su rentabiliser son affaire en créant une boulangerie juste près du grand magasin de Georges Deveney qui est géré aujourd'hui par M. Bechouia Moulay. Plus loin avant d'atteindre l'école de garçons, M. Jean Lubrano, un des fondateurs de l'ASZemmora, tenait boutique près de M. Benaissa Sy Ahmed; la livraison se faisait à partir de son four situé au dos de l'école de garçons près du foundouk de Mme Bousserouel Bakhta et les deux logements de fonction des enseignants. De là, Kamitcha - c'est son surnom -  l'oncle de Guezza Laâredj, le phtisiologue établi à Oran,  s’attelait à livrer la boutique de son patron, M. Lubrano. La troisième boulangerie que l'on appelle jusqu'à ce jour kouchet el M'zabi fait presque face à l'actuel siège de daïra qui faisait office de locaux de l'administrateur colonial et devint plus tard la propriété d'un certain Ahmed, un immigré  de Djidjel.

Si les citoyens du centre-ville préféraient cuire leur pain et leurs gâteaux de l'aïd chez Mme Costa, les gens de la Smala, ce quartier révolté, préféraient kouchet el M'zabi. Dès dix heures du matin, les mamans, les enfants et en particulier les filles qui n'allaient pas à l'école ou même des pères de famille déposaient leurs plateaux où trônaient une, deux ou trois boules de   pain bien aplaties faites de blé dur. Un blé dur qui d'abord était moulu chez le Zouaoui avant de passer au sas et donner cette farine brunâtre. Chaque famille avait son marquage particulier imprimé  sur les galettes. Un signe de reconnaissance de la galette. Certaines mamans plantaient un morceau de bois ou de papier alors que d'autres imprimaient au centre  à l'aide des bouts des doigts réunis la trace d'une patte de loup et la taille différait d'une main à l'autre ou bien une étoile ou quelque forme géométrique si ce n'est carrément une originalité digne des plus grands typographes. Un seul pain était blanc; celui du receveur de la poste, M.Belcour, un algérois, et qui était échangé de temps à autre contre un pauvre pain brun avant que celui-ci n'abandonne son aventure de mélanger son blanc à notre noir pour se rabattre sur la baguette de Mme Costa tout juste à côté.

Avec le temps, après l'indépendance et l'exode rural aidant, les fours domestiques traditionnels furent abandonnés peu à peu. Les Rouachdia et Ouled Sidi Yahia ne fournissaient plus le village en bois. Les fumées de 9 heures et demis ne s'élèvent plus vers le ciel. Les gens avaient aussi de quoi payer le préposé au four. Tout le monde travaille. Et dans la dignité. Dix centimes durant les années 1960 et 50 au cours des années 1970 alors que le plateau de gâteaux était cuit contre 40 centimes puis à un dinar aux mêmes époques, tels étaient les tarifs.

Le plateau était transporté sur la tête. Gare à celle ou celui qui laisse glisser son pain sur le sol. Et en particulier sur le gravier de cette pente de la Smala qui mène vers le centre de ville !  Quelle situation adopter en pareil catastrophe ? Ben pardi, la situation qu'adoptent tous les enfants.  A la manière de Benadda Aïcha, aujourd'hui quadragénaire et bonne mère de famille. D'abord bien pleurer. Toutes les larmes de son corps. Et puis... ramasser son pain, tenter de le débarrasser de la pierraille tout en essayant de lui rendre sa forme originale de pain bien levé. D'autres en oublient la forme, les armoiries familiales, la couleur de la serviette et du plateau, et les voilà perdus. Parfois, certains attendent et ça rapporte, quelqu'un aurait ramené leur pain chez lui et le retourne dès qu'il s'aperçoit de l'erreur. Avant de disparaitre à jamais, cette tradition a vu la numérotation de notre pain avec des emporte-pièces en forme de chiffres communément appelés chez nous torno, et de là nous ne perdîmes plus notre pain mais déprécièrent notre tradition qui flétrit peu à peu avant de disparaître à jamais.   

Cette tradition subsiste encore à Mostaganem et  Tlemcen malgré les moyens dont disposent les foyers, et  au Maroc aussi où la tradition ne veut pas  céder à la tentation.

kesra au Maroc

Date de dernière mise à jour : dimanche, 25 Août 2013

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