LES VIEUX

Je vous offre ces modestes billets que j'ai fait paraître dans un journal au cours du mois Ramadan 1432 et 1433 (2011 et 2012),  qui, je suis certain vous plairont vous qui, comme tous les gens de chez nous aimez nos vieilles et vieux et aussi nos vieilleries.

Bonne lecture. 

REGIME

La grand-mère n’a jamais porté dans son cœur les discriminateurs. Pour elle, nous sommes tous égaux. Les hommes et les femmes. Les malades et les bien-portants. Les noirs et les blancs. Les Mostaganémois et les Mascaréens. Et aussi les médecins et les patients. Nous sommes tous des créatures d’Allah, qu’elle dit. L’âge faisant, l’énergique  Kheïra se trouva victime de ses années passées à trimer pour élever ses quatre garçons. Justement, l‘âge faisant,  cette énergie lui sera fatale. Elle souffre aujourd’hui d’une hypertension artérielle et autres bobos. Le médecin lui a prescrit un régime sans sel. Près de 70 ans de salé et elle doit terminer sa vie sans ce condiment qui jadis n’était pas à la portée de tous. « Jamais, décréta-t-elle ! ».  Plus de sel décidèrent le père et les enfants. Les voisins aussi.  Aïcha, sa belle-fille,  l’épouse de l’aîné de ses quatre fils a toujours été habile aux fourneaux. Mais ces derniers jours, tout est salé. Surtout cette chorba tant attendue. Incroyable. Aïcha jure et re-jure qu’elle y va comme d’habitude avec le sel. Pas un gramme de sel. Elle a même diminué un peu. Et puis un jour, l’on surprit la grand-mère en train de bourrer de sel la grande marmite. Et elle s’explique : « Comme vous m’avez fait un embargo sur le sel, je voulais vous obliger à manger très salé. Que toutes les chorbas soient infectes !  Tous kifkif.» Mais elle resta sous embargo !

L'HORLOGE SUISSE

 C'est un couple de vieux. Badra et Sy Kaddour. Celle qui me l’a racontée ne dit pas où ils habitent. Ils observent avec grande religiosité le mois sacré de ramadan. Ils passent leur temps entre prières et évocation quand ils ne sont pas au marché pour les emplettes ou à la cuisine en train de préparer quelque succulent met ramadanesque. Tout est réglé comme une horloge suisse. Tous les jours pour vous dire, dix minutes avant de rompre le jeûne, la table est dressée et ne manque plus que la fameuse chorba que Badra verse trois minutes avant l’appel du muezzin à prier le maghreb et à rompre le jeûne.  Ces bonnes gens aiment aussi leur prochain. Et c’est ainsi qu’un jour, ils allèrent acheter ce qu’il y a de meilleur au marché de la ville. Ils ont invité des proches pour partager le f’tour  des anciens. Nous sommes en hiver, la journée est courte. La grand-mère doit s’affairer aux fourneaux juste après la prière du dhohr. Mais l’âge aidant et le jeûne agissant, le sommeil gagna les paupières des vieux et ils décidèrent de faire un petit somme. Une courte sieste. Et puis… On frappe très fort à la porte. Les vieux se réveillent affolés. Sy Kaddour ouvre. Les invités sont là plantés devant eux. Le muezzin avait appelé à la prière du maghreb depuis plusieurs minutes. Badra n’avait rien préparé, l’horloge suisse avait failli car nul ne peut lutter contre le sommeil.

CHORBA BRULANTE

Khémis Miliana, fin des années 1960. Djilali est un mordu du football. Son rire et son sourire sont légendaires. Il blague comme il respire. Il ne va jamais au stade pour son entraînement sans une khobza matlouâ, cette galette traditionnelle. Sauf qu’il la cueille dans le premier ferran venu.  A rappeler que le ferran ou koucha n’est autre que ce four traditionnel en argile que chaque famille en possédait au patio ou carrément dans la rue devant la demeure. Quand une khobza manquait, l’on savait que Djilali était passé et on souriait. Djilali aime aussi la bonne humeur de ses vieux parents. Une bonne humeur qui fait qu’ils sont tout le temps en train de se chamailler. Enfin presque tout le temps. Comme durant le mois de ramadan la dose double, Djilali est aux anges. Mais il arrive que rien ne se passe  et le calme le tue. Il voudrait au moins quelques secondes  de dispute entre les vieux pour égayer la maison. Il attend jusqu’à la dernière pour agir s’il rien ne voit rien venir. Comme toutes nos mères, la mère de Djilali éteint sous la chorba  quelques minutes avant l’appel à la prière du maghreb, ce bon moment de rupture du jeûne, et vaque à d’autres occupations. C’est ce moment que Djilali choisit pour rallumer sous la succulente chorba pour enfin l’éteindre juste avant l’appel du muezzin. Rien de pire qu’une chorba brûlante pour irriter son vieux père qui accuse la mère avant que Djilali n’avoue son forfait.

OU EST PASSE LE BEBE?

Hadj  Ameur était connu sur la place oranaise comme tenancier de la plus achalandée des quincailleries. C’était dans les années 1960. Père de onze enfants, il faisait régner l’ordre chez lui comme personne. Comme les Algériens sont rudes de nature, Hadj ne va pas échapper à la règle : la carotte parfois et  le bâton souvent. Freud n’a pas de place. Sa psychanalyse encore moins. Même pour demander à boire au cadet de sa progéniture qu’il chérit tant, il le fait en fronçant les sourcils. Les rejetons savent bien que le vieux les aime et les chérit. Souvent, ils rient  sous cape quand celui-ci rugit et s’époumone contre l’un d’eux pour moins que rien. C’est qu’il avait les nerfs à fleur de peau. Dans sa Peugeot 404 break, il entasse souvent la marmaille et se paye du bon temps. Comme madame est toujours sous la pression de sa progéniture et du coléreux mari, il lui arrive souvent d’agir « déraisonnablement » si l’on peut dire. Elle devient  excessive dans ses erreurs quand ça sent le roussi. Et c’est ainsi que par un vendredi lors d’un retour d’une ziara –visite- au mausolée de Sidi Houari, le papa demanda d’un ton sec : « Je n’entends pas pleurer la petite ! » Tout le monde se regarde. La petite âgée de quelques mois chialait pour moins que rien. La tétée, la sucette, la grimace de son aîné… un rien lui tirait de grosses larmes.  « Je n’entends pas pleurer la petite, répétait le parrain ! » « Je l’ai oubliée à Sidi Houari. C’est qu’elle dormait ! » Et la 404 fit une embardée spectaculaire avant de terminer sur le bas-côté. Sans perte ni dégâts. Heureusement.

TOUT LE MONDE DEHORS.

Relizane est aussi connue pour son souk hebdomadaire. On y vient de partout pour s’approvisionner, vendre, brocanter ou brader. Tout y est. L’âne côtoie la friperie et la chèvre le tas de pastèques. Le café maure est amblant. On s’y assoie sur la natte d’alfa et l’on ne sert que du café en décoction. Ghallaïa qu’on dit. Du thé à la menthe aussi. On y vient de partout, dois-je préciser. De Beni Dergoun aussi. Sauf que les Béni Dergoun doivent se réveiller tôt. Le transport y est   presqu’inexistant en ces années 1960 où monter une  calèche était un luxe. Benchaâ un patriarche d’une famille plus que nombreuse n’a jamais raté le souk de Relizane. Il est riche et a toujours quelqu’affaire à régler. Dans son immense  demeure vivent ses enfants, ses brus et ses petits-enfants. Une multitude de mômes, d’adolescents et de jeunes. Le vieux Bechaâ va parfois jusqu’à confondre les prénoms et la filiation de ses petits. Tout passe par lui. Il est très respecté. Son seul défaut se résume en sa pingrerie. Il est radin comme personne. Un jour qu’il rata quelque transport informel, il revint chez lui vers huit heures pour trouver tous les siens autour d’un agneau que venait d’égorger son fils aîné. Il le faisait chaque jeudi à l’insu du vieillard. « O rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie… »  Et le fossile flanqua tout le monde dehors. Tout le monde dehors avec bébés et bagages. Un aller sans retour. Chez Benchaâ, on n’abat pas les agneaux, on les élève pour se faire de l’argent !! Mais chez Benchaâ, tout le monde savait que l’argent ne se mange pas sauf lui.

PAS UNE GOUTTE

En allant plein sud sur la nationale 6, avant d’atteindre Béchar, vous observez à votre gauche une chaîne de pics. C’est  djebel Béchar. Vous êtes heureux, il ne vous reste qu’une trentaine de bornes à parcourir pour arriver à destination. Et puis quand vous atteignez  vous aurez dépassé l’oasis d’Ouakda et c’est dommage pour vous. En plus, vous aurez raté un relais. Enfin, un puits à votre droite  où les connaisseurs s’arrêtent pour se rafraîchir. C’est  Hassi Houari. Limpide, fraîche et abondante, ce bienfait d’Allah coule à flots et  les palmiers dattiers poussent tout autour comme des champignons.  C’est le pays de la truffe blanche. Donc je me corrige avec « les palmiers dattiers poussent comme des truffes ». Dans les années 1980, l’eau de cette oasis était gérée par un vieillard longiligne. Même avec ses grosses lunettes, il devait  plier ses deux mètres pour bien vous découvrir. De temps à autre, s’approchait de lui un camion-citerne pour un plein. Il connaissait toutes les citernes, mais pas forcément leurs chauffeurs. Celles du lundi, celles du mardi, celles du mercredi… Celles du matin et celles de l’après-midi. Inutile d’outrepasser le programme établi par M. le wali. Mais voilà que par une journée d’un  suffoquant mois d’août 1982, un camion-citerne géant investit les lieux. « C’est pour la piscine de M. le wali, que lance le préposé au volant. » Refus catégorique de remplir la cuve mobile. Le ton monte et c’est la menace : « Je vais vous ramener le wali en personne ! » Et la réplique : « Même accompagné de son épouse, il n’aura pas une goute ! » Et c’en fut ainsi.

CAFE CREME.

Les Algériens savent apprécier le bon café depuis que celui-ci a conquis leurs villes, villages et douars, soit depuis la nuit des temps. Enfin depuis le XVème siècle. Ils hument la douce fragrance  de cette boisson magique et vous dénomment à l’arôme qui est le concepteur d’un tel breuvage, car chez nous le philtre diffère d’une contrée à une autre et même d’une maisonnée à une autre. Ainsi, à Miliana la tasse est arrosée d’eau de fleur et à Zemmora on y ajoute une pincée de cannelle. Dans certaines familles, on y saupoudre  même un soupçon de cubèbe ou de poivre. Le café-crème est inconnu en Algérie. On appelle à tort café-crème le café au lait. Et le café au lait marche bien dans les débits de boissons et en particulier dans les gares et aéroports. Alger la blanche. Il est presque huit heures du matin en ce jour printanier de mars 2006. Un vieil homme s’attable à la terrasse d’un café. Ce doit être un voyageur vus les bagages qu’il traine. Au garçon de café,  il commande un café au lait dans un grand verre. Le voyageur est servi illico presto.  Un jeune homme attablé en face est ébahi par la taille du verre. Pourquoi sans un grand verre ?  Un quart de boisson chaude et trois quarts du verre vides. Trois cuillerées de sucre blanc suffisent pour sucrer le breuvage. Mais… le fatal mais. Mais notre voyageur y versa vingt-sept cuillerées de « susucre ». Il ingurgita sa commande, paya et s’en alla sans un mot. Vingt-sept cuillerées ! Bien plus que n’aurait versé un mioche !   

COUSCOUS SODA.

Décembre 1998. Djelfa vient de perdre un de ses notables. Le défunt est un riche éleveur doublé d’un érudit. Aux obsèques y sont  présents des grands et des moins grands. On y a psalmodié des versets du saint Coran pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. Bien sûr que les gens venus d’ailleurs doivent être nourris. Et les autochtones aussi. C’est la règle. Le soir avant la prière de la âicha, voisins et proches servent à dîner. Ils servent un couscous au beurre de brebis qu’ils sont seuls à savoir agrémenter au goût de la région. La sauce est onctueuse et légèrement acide, car en ces contrées des Hauts Plateaux comme au Sahara, il n’est pas question de faire appel à la tomate en conserve. Pas même à la tomate fraiche. Pour assaisonner les sauces, on fait recours au hermès.  Non, pas Hermès le fameux dieu du commerce de la mythologie grecque. Le hermès algérien  n’est autre que l’abricot sec. Très sec. Dans les cuisines, on y laisse toujours la part des retardataires. C’est aussi une règle. On y sert également les commandes particulières. Et voilà que l’on sert un plat pour une personne. Sans sauce, s’il vous plait. C’est un vieil homme qui en a fait la demande. Mokhtar, Amor, Haouès et Hadar  observent le vieillard qui vient de leur tourner le dos.  Il dépose le plat entre ses jambes tendues. Et… au lieu de sauce bien épicée, il arrose son couscous de soda. « Je sais que vous riez de moi, mais il en est ainsi. J’aime le couscous à la limonade. » Un aveu qui fait encore rigoler les copains. Les goûts ne se discutent pas, a-t-on dit.   

ALADIN ET L'AUTO MERVEILLEUSE.

Perrégaux pour les pieds-noirs,  Barigou pour nous autres, mais Mohamedia pour l’Algérie algérienne. Une ville qui se cherche et qui mue. Contrairement aux autres régions du pays, les  gens d’ici sont attachés à leurs terres et n’ont pas beaucoup bougé. Et ces gens-là n’ont pas beaucoup changé. Ils restent les badauds, les oisifs et les rôdeurs, car que faire dans son douar quand le ramadan vous prend en début d’automne. Le mois de ramadan 1424 ou 1425 coïncidait avec la fin du mois d’octobre de 2003 et 2004. Dans un douar au nord de Mohamedia, le véhicule d’un jeune homme originaire des environs d’Alger tombe en panne. Il ne veut plus avancer. Un très bel engin. Un modèle récent. Du cher et du solide. Jeunes et moins jeunes, mariés et célibataires se rassemblent autour de la belle voiture. Un événement au douar. Chacun y va de son diagnostic : le carburateur, les bougies, le distributeur, la pompe à essence... Tout passe. Eux aussi passent. Ce ne sont que des badauds quand même. Quand vint le moment de rupture du jeûne, tous omirent d’inviter « le jeune en panne » à partager leur galette. Hormis un vieux. Le plus âgé, le plus pauvre et le moins curieux. Il partagea le peu qu’il avait avec son hôte. Bien du temps  passa après l’épisode qui vit la belle voiture emmenée par un véhicule de dépannage et vint un jour où le jeune homme se présenta chez le vieillard. Bref, le jeune homme rasa le gourbi et construisit au vieillard une belle villa. La bonté n’a pas d’âge. Ils étaient bons tous les deux.

BSAHTEK!

« Penser c'est aussi frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude qui peuvent en résulter. » C’est Laure Adler qui a écrit cela. Entre désespoir et solitude, j’ai choisi de traiter de solitude. Comme si elle n’avait ni prénom ni nom, toute la Smala de Zemmora ne la connaissait et ne l’interpelaient que par Bent Ahmed, la fille d’Ahmed. Son chez elle était un gourbi à l’ameublement fait de bric et de broc tout comme ses ustensiles de cuisine. Elle vivait seule.  Toute la Smala la respectait et l’adulait même. Dès qu’elle sortait de sa Smala, elle la discrète, personne ne lui adressait la parole. Elle était presqu’inconnue à Zemmora, chose incroyable en ces années 1960. Elle passait incognito au bain, aux obsèques et aux noces mais aussi  les vendredis au cimetière.  Donc ni bonjour ni bonsoir. Dès qu’elle quittait la Smala, elle rasait les murs.  C’est connu, comme formule de politesse, les Algériens, souhaitent un « bsahtek » après le bain, la réussite à un examen ou à l’achat d’un nouveau vêtement. Et justement quand Bent Ahmed va au bain   maure pour se faire belle, elle ne lésine pas sur les moyens. Elle se frotte au galet et au gant d’alfa, tonifie ses cheveux de ghassoul après un bon henné, se savonne mille fois et finit le tout avec un souak et un soulignage des yeux au khôl. Si aucune femme ne remarque sa présence et ne lui adresse un bsahtek,  elle relève la tête, gonfle sa poitrine, se tape les seins de la paume de sa main droite  et avec dédain se dit « Bsahtek ! » Personne ne le lui a jamais adressé  un bsahtek après un bain, elle qui ne pense que  du bien de tout le monde.

LA BOUGIE POUR AVEUGLE.

Mocharafodin Saâdi disait : « Le savant dont les mœurs sont déréglées ressemble à un aveugle qui porte un flambeau dont il éclaire les autres, sans pouvoir s'éclairer lui-même. » Feu Maâti Bachir était  un musicien algérien. Il était plus connu par son luth que par sa voix. Il fut aussi le « sempiternel »  Maâti Bachir de la radiodiffusion télévision algérienne –RTA. Il fut un temps où l’on croyait que Maâti Bachir et beaucoup de ses compères, comme l’est maintenant Mme Bouhamed de la « cuisine télévisée », habitaient le siège du machin. Hier plus qu’aujourd’hui, c’était la chasse gardée  de puissants clans. Mais il fut un jour de violence, je ne sais plus lequel, il y en a tellement eu, qu’un vent terrible balaya l’Unique et  l’on vit débarquer les sans-clans dont Hdidouan et Ma Messaouda et d’autres encore. Et l’un de ces chanceux « arrivistes », un comique, nous raconta un jour une anecdote qui voulait que les fréquentes coupures d’électricité affectaient aussi la RTA de l’époque comme tout Alger et  l’Algérie. Un jour que celui-ci tâtonnait pour sortir de quelque studio, il vit une lueur illuminant le couloir. Une lueur de bougie  qui progressait à petits pas. Tout doucement qu’elle allait. Elle allait d’une incroyable lenteur. Le comédien avançant dans les ténèbres ne crut pas ce que voyaient  ses yeux.  L’aveugle Maâti Bachir avançait une bougie à la main droite et la main gauche rasait le mur. A la question de notre conteur : « Pourquoi la bougie, Bachir ? », la réponse fut : « Pour que les voyants ne me marchent pas  dessus ! »

LE HEROS.

A beau mentir qui vient de loin. Un bel adage. Mais justement il arrive que certaines situations démentent adages, proverbes et dictons. Ainsi l’on peut dire « a beau croire qui vient de loin » ou bien «  on a beau mentir à ceux qui viennent de loin. » L’Algérie est à feu et à sang. Elle vit sa décennie noire. Ce fut aussi l’occasion pour les opportunistes de tous bords de profiter de la situation. Il fut un étrange spéculateur dans le Djebel Amour. A des étrangers à la région, il prétendait  connaitre la zone sa poche. Il y a combattu l’ennemi français de 1954 à 1962. Il n’a pas raté une seule bataille. Il a même marqué les zones de  Tlemcen et Saïda de ses faits d’armes. Vint le jour où parmi l’assistance trônait un authentique héros venu de loin et qui avait participé à plusieurs accrochages sur cette partie centrale de l’Atlas Saharien. Il s’appelait Abdellah. Quoiqu’âgé, il brigua plusieurs mandats de maire d’une petite commune. Il connaissait le « brave » conteur, mais ce dernier ne le connaissait pas.  Ainsi donc notre héros se lança dans ses boniments où il mit hors de combat,  avec ses copains bien sûr, chars et avions. Il dérouta l’infanterie et les parachutistes. Les ouailles soupçonneuses se regardèrent les uns les autres. La situation est grave.  Le narrateur ne trouva rien de mieux que de faire recours au subterfuge du témoignage. « N’est-ce pas ainsi, Sy Abdellah,  que nous avons tenu tête ces jours-là aux troupes françaises ? » Comme il connaissait mal le vieux maire et ses sorties loyales, il reçut un bref : « Tu mens. Tu étais en prison. » Et l’assistance vérifia l’authenticité de la chose. Le maire disait vrai.  

L'HOMME FORT.

Sntv. Société nationale de transport des voyageurs. Elle tenait le leadership du transport. Dans l’ouest algérien elle a remplacé la Trcfa aux autocars de couleur beige et aux inscriptions en marron.  Comme le vent de liberté a soufflé sur l’Algérien, celui-ci ne tient plus en place. Plus de couvre-feu ni de fouille ni d’humiliation ni de laissez-passer. L’Algérien est devenu un grand voyageur. Avec le temps, le personnel de la Sntv s’adapta aux nouveaux maux qui commençaient la société algérienne : favoritisme, copinage et corruption. Et c’est ainsi que dans les années 1970, un receveur originaire des environs de Tiaret, dit-on, n’a pas trouvé mieux que de pousser un vieillard qui tentait de grimper les deux marches de l’autocar qui reliait Tiaret à Oran. Et pourtant le vieillard a bien vu  un siège libre. La scène s’est déroulée à Relizane.  On  ne réglait son dû qu’après avoir rejoint son siège. Et c’est avec une machine automatique  que le receveur confectionnait les billets devant la portière de l’engin suivant les désirs du passager. La distribution des billets se faisait dès le démarrage. Deux jours après le malheureux incident de Relizane, le bus vint passer par la gare routière de Relizane. Se présentèrent cinq gars bien bâtis. Direction  Oran.  Le receveur établit les billets. Les jeunes gens sont à l’arrière. Vint le receveur pour leur remettre les tickets. Chacun des cinq jeunes relizanais exigea au receveur  la monnaie d’un billet de 100 dinars qu’il lui avait remis au moment de rejoindre son siège. Le pauvre bougre se plia aux exigences des malfrats pour sauver sa peau. L’un des jeunes voyageurs n’était autre que le fils d’un vieillard qu’il malmena un jour.

MATCH EN BRAILLE.

« Il existe deux sortes de cécité sur cette terre : les aveugles de la vue et les aveugles de la vie, écrivait Ahmadou Kourouma dans "En attendant le vote des bêtes sauvages". » Vous avez vu des aveugles prendre des notes dans des amphis d’université ou faire des courses. Il y en a même qui ont fait des exploits  tel Hayashi, ce maître du sabre japonais qui, les yeux bandés tranche des concombres tenus par une jeune assistante improvisée choisie parmi le public invité à une émission télévisée néerlandaise.  Imaginez la peur de la demoiselle. 1985, quelque part dans le Sahara algérien.  Un luthiste atteint de cécité ne trouva rien de mieux que de proposer que le concert soit retardé pour cause de match de football. C’était un mordu de la balle ronde. De braves gens ont dû lui enregistrer la partie pendant qu’il était sur scène. « Je ne vois pas, mais je sens battre le cœur de l’Algérie entière, disait-il. » C’était le 19 avril 1985. L’équipe nationale algérienne devait affronter en Algérie son homologue angolaise. A Luanda lors du match aller, vingt jours plus tôt, les verts ont fait match nul.  0 à 0. Une prouesse  face une équipe angolaise réputée à surprises. Le match comptait pour la qualification à la coupe du monde. Et à la grande  joie de notre musicien, les verts mirent en déroute l’équipe adverse avec  3 buts à 2. Voir un aveugle sauter de joie face à la télé est un spectacle rare. L’histoire ne dit pas ce que ressentit notre luthiste quand les Fennecs qualifiés s’envolèrent pour défendre les couleurs algériennes à Mexico en 1986.

LA CHUTE.

« L'aveugle se détourne de la fosse où le clairvoyant se laisse tomber, disait le philosophe Ibnou Rochd. »  Cette célèbre expression qui concernait la vision du monde, la façon de penser ou toute autre virée philosophique digne des grands maîtres, c’est-à-dire de l’abstrait et du théorique, est entièrement  vraie. Une parabole. Un aveugle a guidé un voyant qu’il fit tomber dans une fosse, c'est du jamais vu. Si l’on considère ce qui a précédé, de pareilles situations n’ont pas cours dans la vie. Eh bien, détrompez-vous. Non seulement un aveugle a fait tomber un voyant, mais il l’a fait de bien haut. Heureusement pas dans une fosse. C’est en présence des acteurs de cette belle  anecdote et d’autres témoins qu’un humoriste algérien conta ce qui suit. « Oisifs pendant la journée, deux musiciens ne trouvèrent rien de mieux que d’aller cueillir un régime de dattes dans la palmeraie d’à côté. C’était une idée de l’un d’eux, un luthiste aveugle. Comme un aveugle ne peut grimper un palmier, c’est au voyant, un violoniste d’aller de l’avant. Grimper un palmier dattier n’étant pas une mince affaire, notre héros s’essaya mais tomba d’une hauteur conséquente. Et au complice du bas qui  entendit et sentit la lourde chute : « N’ajoute pas plus, ce régime nous suffit ! » L’autre à deux pas se tordait de douleur dans un silence absolu. » L’assistance applaudit chaleureusement l’humoriste et les acteurs qui rirent de bon cœur avant s’attaquer le morceau suivant.

LE REQUIN ET LA COLOMBE.

Qu’un poisson aime un oiseau, je ne vois pas où est le mal. Ils ont libres de s’aimer. Mais vous vous êtes surement cette question : « Où vont-ils vivre ? » Je me suis penché sur cette question, mais je n’ai pas pu leur trouver de solution à part quelque fable où il serait question de bouteilles d’oxygène et de palme pour la colombe ou de casque de cosmonaute, étanche et en verre, rempli d’eau sous  oxygénation  en permanence pour le requin. La fable devient une science-fiction que  n’aurait jamais imaginée Jules Vernes. A 75 ans, un solitaire mostaganémois, riche oisif en retraite, victime d’un retour d’âge, fut persuadé que la meilleure méthode de s’attirer l’attention de Khamsa, 25 ans,  ne peut aller au-delà de doux billets qu’il rédigeait avec tendresse et  qu’il lui glissait sur le comptoir avant de s’éclipser. C’est qu’il était timide le bougre. Est-ce de l’amour ou la folie ? Un coup de foudre ou un caprice passager ? Un demi-siècle de différence d’âge. Le vieillard aimait tant Khamsa. Il lui promettait monts et merveilles. Plus les billets pleuvait plus la crainte de la  jeune demoiselle augmentait. Ira-t-il l’enlever ? Va-t-il commettre une folie ?  Khamsa se pose-t-elle des questions ? Oui, mais une seule : «  Comment expliquer au fossile qu’il est détraqué ? » Oui, pour Khamsa, c’est un détraqué, car la beauté de Khamsa est  digne des contes de fée. Rêver, c’est permis.  Anne de Beausacq disait : « Quel est le rêve qui vaut mieux que la réalité ? Rêver qu'on est marié. » Et dans mon histoire, ça craint chez l’un quand ça rêve chez l’autre.

RADIN, DITES-VOUS?

Aïn Tédelès et c’est somme ça que ça s’écrit. Donc Aïn Tédelès par une nuit d’été chez Hadj Abbassa Charef. Un conteur-né et à l’aura qui ratisse bien large. Ce restaurateur, face à la place Belatreche Charef, est aussi connu pour sa générosité, sa largesse et son sens de l’honneur. On le surnomme le Terrass, Dergaz chez les Kabyles et les Chaouias. Un jour, raconte-t-il, alors qu’il faisait des courses avec un ami très aisé, il fut surpris que celui-ci refusa d’acheter une paire de chaussures  de sports à l’un de ses enfants et pour cause, le marchand a refusé de la lui céder pour dix dinars de moins que le prix affiché. Outré, Hadj Charef raccompagna son ami avec la vision que ce dernier était autre que ce qu’il croyait. Donc ils étaient incompatibles. Ils étaient nés pour ne pas se rencontrer. Que nenni ! Et Hadj Charef poursuit : « Arrivés au devant de la demeure de celui-ci, nous trouvâmes une vieille dame fouillant dans les poubelles. Et à mon ami, elle demanda s’il n’avait pas une banane pour sa bru enceinte et que torture l’envie. Quelle fut ma surprise quand il lui mentit prétendant qu’il était seul chez lui et la pria de revenir le lendemain. » Qu’attendre d’un riche qui refuse des souliers à son enfant  pour la bagatelle de dix dinars ? Eh bien, figurez-vous qu’en ces temps de pénurie de tout, la rare banane était reine. Et notre homme se vit payer le voyage à Hadj Charef jusqu’en Europe pour ramener un régime de bananes à la dame. Il n’en retira pas un seul fruit. Le vieux Terrass d’Aïn Tédelès nous laisse pensifs avec : ne jugez pas hâtivement sinon vous aurez jugé autrui pour un court moment de toute sa vie.

IL ETAIT SI POLI.

C’est un vieillard déçu qui raconte un subterfuge qu’il ne connaissait pas. Un subterfuge digne des plus grandes fripouilles. Il s’agit de rencontrer un vieillard et de lui faire croire qu’on lui est un proche-parent ou l’enfant d’un de ses amis. Bien sûr que de telles choses ne se passent que dans nos grandes villes.  Et c’est ainsi que Hadj Hmida se vit aborder par un jeune homme ne dépassant pas la vingtaine. Accolades et embrassades. Poser ses lèvres sur la tête  même nue ou sur le turban d’un plus âgé est chez nous la meilleure marque de respect. Pour arriver à ses fins, le jeunot n’omit pas de tirer sur la tête du vieillard pour y laisser la marque indélébile de son passage. Oui indélébile. Le vieillard n’arrive pas à se rappeler de ce jeune homme si bien éduqué. Il ne se rappelle pas aussi du père de cet enfant prodigue. La mémoire lui joue des tours depuis bien longtemps. Il confond même les prénoms de ses petits-enfants. Comment lui faire remémorer un fait banal ? Untel est le fils d’untel sans indices précis. Des indices tels que le degré de parenté ou ders faits marquants. « Si Hadj, tu m’as oublié, mais je suis certain que la mémoire te viendra dès que tu franchiras le perron de ta porte, dira-t-il au vieillard avant de le quitter. » Le vieux s’en alla pensif. Il n’arrive pas à se souvenir du petit. Enfin, ça arrivera. Déjà, il a perdu l’image de son interlocuteur. Un vague souvenir des traits et puis c’est tout. Mais il était si poli. Au moment où il mit la main à la poche de son veston pour retirer la clé de sa porte, il constata la disparition de son portefeuille. Non seulement Hadj Hmida se souvint de celui qui l’a soulagé de ses économies, mais il ne l’oublia jamais.

LA DOUBLURE.

Son paletot fané était bardé d’insignes et de médailles. Des médailles de toutes sortes. Mais aussi et surtout des drapeaux algériens sur la casquette, les épaulettes, les manches et la poitrine. L’emblème national raflait la vedette. Il trônait en pins et  écussons. En tissu et en métal. Il ne disait rien de ce qu’il endura durant la guerre d’Algérie. C’était atroce. De son vagabondage à travers l’ouest algérien, il tirait profit et respect. Il était nourri, logé et blanchi par les bonnes âmes. Les bonnes âmes qui savent ce que sont les séquelles de la guerre. Le vieil homme se disait ami   les plus grands hommes de la révolution algérienne. Il a côtoyé Boumediene, Belhouchet, Mohamed Salah Yahiaoui et même Amirouche. Il était paisible, calme et aussi reconnaissant aux gestes de ses bienfaiteurs. Partout où il passait, il laissait les gens sur leur soif. Mais tous étaient d’accord que c’est un  « moudjahid qui a perdu la raison après quelque accrochage où il perdit un ami cher  ou reçut une blessure à la tête ». Des cas similaires, on en avait partout.  Que nenni ! Bachir était originaire des environs de Tipaza.  De Cherchell, de Hadjret Nouss ? Lui, il se faisait passer pour un gars de Ténès. A la fin de sa vie, il paraissait plus à Cherchell que n’importe où ailleurs. Durant la guerre d’Algérie, il servait dans les rangs de l’armée coloniale. Un harki. Abandonné par ses chefs au moment de la débandade, il fut pris par les valeureux Moudjahidine. Allongé sur le côté pour être égorgé, il dut son salut à quelque bienfaiteur au gros cœur. Et c’est à ce moment-là qu’il perdit la raison en effaçant entièrement sa vie pour la remplacer par celle d’un moudjahid fictif.

QUI VOLE UN OEUF...

Elle était très respectée. Pour son âge et pour son sérieux dans son travail. Elle accomplissait sa tâche comme pas une autre au niveau des cuisines d’une résidence universitaire de Mostaganem. Nous sommes en 2005. La petite vieille n’a jamais eu de problèmes avec ses chefs. Elle était toujours à l’heure et ne rechignait pas quand il y avait du travail supplémentaire. Elle ne voyait jamais derrière elle quand elle quittait l’établissement. Elle filait droit chez elle. Son repos a toujours été bien mérité. Et pourtant un jour elle entendit crier derrière elle : « Hé vous ! Hadja, Chibania ! La vieille ! » C’était un agent de sécurité qui la hélait. Elle semblait à bout de forces. Elle trébuchait. Elle a failli tomber plusieurs fois au milieu des étudiantes qui sortaient des réfectoires et qui la poursuivaient du regard. C’est qu’elle était pliée vers l’avant. Elle avançait en chancelant. Pour refus d’obtempérer –on ne peut pas dire autrement- l’agent de sécurité, toute honte bue alla s’agripper au hidjab de la vieille dame. Mais non, il connaissait son métier et savait ce qu’il faisait ! Devant la dame, sous sa longue robe dépassait un genou. Oui un genou. Un genou  d’agneau. C’est que la vieille dame s’était attaché au cou un demi-mouton par l’encolure et le lien a lâché. Alors qu’à la sortie des cuisines, la maudite chair tenait bon, elle surgit au poste de police entre les jambes de la grand-mère lui frottant les souliers. « Voleur un jour, voleur toujours, disait Schopenhauer. » Au début ça a été surement un œuf et heureusement  qu’elle a été arrêtée à l’agneau et pas au bœuf sinon elle aurait confirmé le « qui vole un œuf vole un bœuf. »

L'ORDONNANCE

Tighennif à 20 km à l’est de Mascara. Anciennement Palikao. Mondialement connu pour son homme. L’homme de Palikao. Un homme vieux de 500000 ans. Tighennif n’est  plus le  village où tout le monde connait tout le monde. Quand le village grossit et devient ville, les maux suivent et le chamboulement est total. Et on se raconte le bon vieux temps. On le regrette aussi. Ainsi dans le temps où la culture et l’instruction avaient leur mot à dire,  la fierté était ce crâne mondialement connu et la complicité, l’entente et l’entraide qui y régnaient. Entre riches et pauvres, illettrés et intellectuels, citadins et campagnards.  En ce berceau du nationalisme, ceux-ci  ne demandaient pas plus que le respect mutuel. Et respect pour respect, qu’en est-il de ce médecin souffleur de bonne humeur et forgeur de gaité et d’ambiance ? Ould Tahar qu’on l’appelait. Il était si aimé  et si respecté. Kaddour Seddiki nous raconte : «  Une jeune dame se présenta chez lui avec sur les bras son enfant âgé d’à peine trois ans. Inutile de vous dire qu’en ces années postindépendance, on y souffrait encore des affres de la pauvreté et de la privation. La maman de l’enfant malingre au nez qui coulait et grelottant était exemptée des honoraires de ce médecin des pauvres. Lui-même en avait décidé ainsi depuis qu’il a quitté les bancs de la faculté. Après consultation du môme, il arrêta le diagnostic et établit une ordonnance. « Inutile de vous rendre chez les pharmaciens, décréta-t-il. Ils ne  vous seront d’aucun secours. Allez-y voir Sy Ahmed, Sy Djilali, Sy Bouamrane… » Il lui cita une pléiade de commerçants. La dame s’étonna de ce qu’elle collecta chez ces bonnes gens. Sur l’ordonnance, Ould Tahar avait prescrit à l’enfant : vêtements chauds, chaussures d’hiver et un peu d’argent dans la mesure du possible. L’enfant se portait bien. Il avait tout simplement froid. »

AH, CES JEUNES !

Tout le monde voit. Tout le monde observe. Tout le monde écoute. Mais l’appréciation de la chose n’est pas la même chez tous. Vous pouvez, par exemple, passer sur une phrase banale mais lourde de sens. Et c’est ainsi qu’un vieux a recueilli quelques propos qu’il n’aurait pas dits et même pas  imaginés dans sa jeunesse ni pensés d’ailleurs. Jugez-en vous-mêmes. A Aïn Tédelès dans la wilaya de Mostaganem il a entendu un jeunot dire à peu près ceci : « C’est de votre faute si rien ne marche. Vous avez donné vos voix à des incapables. La prochaine fois, votez pour moi. Si je serai élu maire, je vous aiderai à acquérir des barques. Je vous faciliterai la harga. »  A un de ses fils, un vieux demanda les nouvelles de son autre rejeton qui venait d’atterrir en Europe. « Il va bien, lui répondit le môme. Il dit même qu’il voit en couleurs. » C’est dire que chez nous, nos jeunes voient en noir et blanc. Un daltonisme aggravé ? Non, un tunnel sombre avec au bout un brin de lumière qui fait office d’espoir. Un jeune écrit à quelqu’un qu’il hait comme la peste : « Ma réussite m’importe peu. L’important c’est ton échec. » Il détestait tellement son prochain qu’il  souhaitait le voir couler. Sa joie résidait en un fiasco, une perte, une banqueroute, une faillite ou  une débâcle de l’autre. Un célèbre proverbe de chez nous : celui qui t’a échangé contre des fèves, échange-le contre leurs peaux. Cela veut dire que celui qui n’a pas tenu ses promesses ou a favorisé un autre que toi, largue-le. Ces derniers temps, le proverbe  a mué chez les jeunes en : celui qui t’a échangé contre des fèves, offre-le.  Et cela veut dire que celui-ci vaut moins que les peaux de fèves. 

FATALE ZLABIA.

Rien ne différencie un  Algérien d’un Marocain ou d’un Tunisien. Malgré tout ce que décident les états comme interdictions, les frontaliers comme parfois les gens de l’intérieur occultent la présence de sans-papiers parmi eux. Les zones frontalières pullulent de soi-disant étrangers. A Tebessa, les Tunisiens passent pour des Algériens et malgré le verrouillage des limites des états, les frontaliers y voient une passoire. Va et vient qui veut. La preuve, le bel intérieur de nos mosquées avec en prime le ras el hanout d’Oujda et notre margarine Cévital sur les étals de Nador et Saïdia.   Rien ne différencie un  Algérien d’un Marocain ou d’un Tunisien ? Si ! Le football. Imaginez une Tunisie qui nous malmène par 2 buts à 1 en novembre 1968 lors d’une rencontre comptant pour le mondial de 1970, ensuite par avec un même score en mai 1975 à Oran lors d’un match comptant pour la coupe des nations  de 1976 et enfin par un 2 à 0 en février 1977 lors d’un match comptant pour le mondial de 1978. Souk Ahras, ces années-là chez un vieux marchand de zlabia. Un soukahrassi bien connu. Ici, il est le seul algérien à exercer ce métier. Comme chaque fois, les marchands de zlabia tunisiens de la contrée ne s’aventurent pas en cas  de victoire de la Tunisie.  Ils baissent le rideau jusqu’au passage de ces vents de colère. Notre compatriote passe la nuit à pétrir et modeler. Il fait son beurre et en particulier sur les beignets qu’il commence à vendre dès 4 heures du matin. Mais un jour, la colère dura et comme l’exode rural avait fait son effet dans toute l’Algérie, ses compatriotes  venant des campagnes environnantes  le prirent pour un Tunisien et lui versèrent dessus  le contenu de sa poêle, huile et zlabia,  qui lui causa de graves blessures aux bras et au visage.

LETTRE D'UNE AMIE.

C’est une universitaire. Elle se dit vieille. Du tout. C’est sa bonne éducation qui l’a fait vieillir. Une bonne éducation qui, comme une auto-tamponneuse cogne au gré des coups de volant enfantins. Une fois sur le mauvais comportement des uns, une autre sur la corruption ou quelque magouille. Sa maman, une européenne qui a aimé un Algérien et l’Algérie,  lui a inculqué les normes de la vie en ces valeurs bien de chez nous. L’honnêteté, l’intégrité, le sacrifice, le respect d’autrui, la justice et l’ordre. Dans son métier, elle voit de tout sauf ce que je viens d’énumérer. Elle m’a écrit pendant ses vacances d’été : « Mon ami. Je me décarcasse après tant les rudes batailles que j’ai dû mener malgré moi. Il y a eu tant de cataclysmes à surmonter. Je réapprends à vivre avec un soutien chimique -un remède médicalement autorisé. La liberté est un concept encore mal  appréhendé sur cette rive de la Méditerranée. Elle ne rime pas souvent avec responsabilité, mais plutôt avec un compte en banque et autres bassesses. Nous ne saurons vivre libres que quand nous saurons ce que vaut la vie du plus simple des hommes. Et aussi quand on saura respecter profondément cette simple vie. C'est seulement à ce moment-là que nous serons libres. Et libres, nous sauvegarderons nos richesses et en créerons d’autres. Je garde ma tête bien froide,  moi. Déjà que mon congélateur, tout neuf,  algérien de surcroit, a des soucis, je vous prie de ne pas me rappeler ces machines thermiques trop puissantes. Trop puissantes pour la mortelle que je suis. Elhamdoulah nous allons tous très bien! L’Algérienne. » Les machines thermiques que je lui rappelle ne sont autres que les puissants réacteurs qu’elle démonte, manie et explique tout comme l’arc de Jefferson avec aisance, mais l’envie de tout balancer la prend souvent.

LA DETTE

Dans nos campagnes comme dans nos villages et parfois même dans de grandes villes, la discrétion est absolue. Mais malgré tout, tout se sait. En plus, le dénigrement, il faut le dire est généralisé. Personne n’y échappe. Ni le voisin ni le maire ni le berger. On achète et  on vend en catimini. On annonce que la vache vient de mettre bas quand le veau commence à gambader. On demande la main d’une pucelle, on établit l’acte de mariage, on retire le livret de famille en contournant le douar ou le village. Et ça ne se saura que le jour des fiançailles ou des noces. Motus et bouche cousue est plus qu’une règle. C’est un mode de vie. Abdellah est un campagnard de la région de Mostaganem. De la bourgade de Sirat plus exactement. Djilali est de Beni Louma, un douar du côté de Rahouia non loin de Tiaret.  Abdellah, contournant les règles établies par l’administration céda à Djilali  un véhicule qu’il acquit avec une réduction bien conséquente dans le cadre de l’aide aux agriculteurs. L’affaire se règle entre hommes. Mais devant des témoins. Pas besoin d’acte de vente. L’acte sera établi dans quelques années, car la règlementation stipule que le véhicule est incessible durant cinq années. Abdellah part avec deux cents mille dinars en poche. Ce ne sont que des arrhes. Cinq cents mille dinars lui seront remis dans une semaine. Pour Djilali, cinquante mille dinars n’est pas une somme difficile à amasser. Une semaine plus tard,  il se présenta chez Abdellah qu’il trouva en compagnie de quelques enturbannés qu’il n’a jamais vus auparavant. Effacement total de Djilali dans son coin. A un moment donné, celui-ci s’excusa et prit congé de l’assemblée. Il ne passa plus par Sirat et ne remit plus les pieds chez Abdellah. Et ce dernier commença à se plaindre aux gens qui connaissent Djilali. Ils paraissaient étonnés, mais personne n’osa lui en parler. Djilali est sali. On en parle dans les souks, mais personne n’y croit vraiment. Lui en parler, c’est le mettre dans l’embarras. Deux mois s’écoulèrent après la visite de Djilali à Abdellah et un certain Hadj Ahmed dénoua l’affaire. « Je lui ai déposé son bien sous le tapis sur lequel j’étais assis quand je lui ai rendu visite, il y a deux mois de cela. Les poules ne pondent pas dans les souks, non ! »  C’était la seule réponse de Djilali. Abdellah fouilla chez lui et trouva une  liasse de billets bien glacés.    

HACHAK, SY L'HADJ!

Sauf votre respect. Une formule de politesse bien usitée dans toutes les langues du monde. Pour les arabophones, c’est « hachak ». Pour les anglophones, c’est « with all due respect ». En Afrique du nord, hachak est lancé à tout bout de champ. A tort et à travers même. Quand on s’adresse à plusieurs, on dit hachakoum. « Le chien, hachakoum ». « L’âne, hachakoum ». Hachak et hachakoum se dit à l’énoncé de quelque « abjection ». Dans certaines contrées, il se disait même : « Mon épouse, hachakoum. » Bref, hachak veut dire « sans volonté de vous offenser ». A Hassi Mamech, au sud de Mostaganem, en Algérie, le maire tient beaucoup à la propreté de sa ville. Les citoyens aussi et les agents communaux préposés au nettoyage encore plus. Ces derniers sont respectés et même chouchoutés par leurs concitoyens. Ils y vont doucement et surement. Ils y vont au gré de leur humeur, de la pluie,  de la canicule et même du beau temps. Par beau temps, on prendrait bien du bon temps. Hadj Mohamed est un retraité de l’éducation nationale. Il n’a jamais failli quand il s’agit d’épauler un ancien collègue. C’est un homme respecté, connu, débrouillard, mais surtout généreux. Toujours disponible. Par un beau jour de printemps, il rendit visite à un ancien qui éduqua des générations dont il fit des médecins, pilotes, professeurs, ingénieurs… mais surtout d’honnêtes citoyens. « C’était le temps de l’éducation civique et de la trique en classe, comme dirait ce même Hadj Mohamed. » Le bon vieux temps pour les vieux. Devant la porte du son collègue, Hadj Mohamed tomba sur toute une équipe d’agents communaux autour d’une cafetière et des gâteaux secs. Son ancien compagnon les gâtait. Leurs balais, pelles  et brouettes gisaient à côté. L’ancien collègue sortant inspecter son perron, tomba nez à nez avec Hadj Mohamed : « Mais je ne te vois plus, lança le visiteur, après le traditionnel salamalec. – C’est que je ne sors plus, lui rétorqua l’autre. Si ce n’est les agents de nettoyage, hachak, je n’aurais pas mis le nez dehors ».  Pour Hadj Mohamed, un humaniste et philanthrope convaincu de l’utilité à son prochain, ce fut le hachak qui lui fit dilater les narines de colère et jamais plus il ne revit son collègue, hachakoum.

NIF QUAND TU NOUS TIENS

Le nif pour un Maghrébin, c’est tout. C’est la dignité, la fierté, l’amour-propre, l’honneur dans tous ses sens les plus larges et les plus étroits, le courage, la noblesse, la respectabilité, le cran, la bravoure… Enfin, c’est tout. Feu Sy Benaïssa Karmaoui est un réfugié algérien au Maroc. Il est originaire de Maghnia. Il s’est établi à Oujda durant la guerre de libération. Comme lui, ils étaient des centaines de milliers. A l’indépendance de l’Algérie en 1962, tous rejoignirent leurs contrées d’origine. Enfin, presque tous. Ceux qui n’ont pas pu retourner chez eux, une infime minorité, avaient chacun ses raisons. Sy Benaïssa avait un commerce florissant. Et puis, son épouse Kheïra est marocaine. Ce prénom sonne bien algérien. C’est que la mère de celle-ci une compatriote de Sy Benaïssa. Elle est originaire de  Zemmora dans l’ouest algérien et ne s’est jamais souciée quant à sa nationalité. Les vieux étaient ainsi à l’époque du protectorat et de l’occupation du Maghreb par la France. Eté 1962. L’on parle désormais de président, de gouvernement, d’assemblée et d’adhésion à l’Onu dans l’Algérie libre. Une vraie nation quoi ! Une année plus tard, Sy Benaïssa s’invita chez lui à Maghnia où il ne possédait rien, excepté l’amour pour sa patrie et la terre de ses ancêtres. Tout lui plait chez lui. Il voudrait bien y rester, mais son gagne-pain est ailleurs. Et puis, en bon musulman, Oujda ou Maghnia, c’est kifkif. « Zond zond, aurait dit un Chleuh. » Et « Bhal bhal, aurait dit un Casaoui. » Au Maroc, Sy Benaïssa ne souffrait pas de dépaysement. A son retour à Oujda, Sy Ahmed, policier de son métier, vint s’enquérir de la santé  de Sy Benaïssa et de la situation en Algérie. C’était son ami intime. L’Algérien ne manqua pas d’éloges pour sa patrie. Et Sy Ahmed lui fit remarquer que si c’en était ainsi pourquoi rester au Maroc. Il le lui dit de bon cœur. Et comme Sy Benaïssa a un nif aigu, il déménagea la nuit même, abandonnant boutique et maisonnée. Armé de sa volonté de fer, il se fit à Maghnia une place au soleil sans encombre, mais il regretta d’avoir quitté tant de braves gens dont des voisins et des amis qu’il chérissait tant. Il regretta, plus que tout, la séparation avec Sy Ahmed !

DEMANDEZ A L'ANE

Le Maghreb a  ses particularités qui sont ce que sont les gènes chez un être vivant. La figue de Barbarie en est un échantillon. Dès le début du mois de juin, elle envahit les étals. Elle a été élue reine des étals durant le mois de ramadan 1433 de l’Hégire. Juillet-août 2012.  A Oran, le fruit se vendait épluché et dans des emballages modernes. Brut, il a été aperçu dans des caisses  que lui envient le kiwi et la mangue que nos compatriotes commencent à connaître. A Zemmora, près de Relizane, en Algérie, personne ne conçoit que cette balle disgracieuse, et épineuse en plus, ait acquis tant de respect et de considération. Et pourtant, au Mexique d’où elle est originaire, elle figure en bonne place sur l’emblème national place avec un aigle féroce terrassant un serpent à sonnettes. A Zemmora, elle est présentée dans de vulgaires bidons usagés que l’on récupère ça est là. Des enfants tentent de l’écouler presque pour rien. Le lundi, jour de souk, des campagnes avoisinantes, les paysans en ramènent des chouaris entiers. Le chouari est un bât à double poches, destiné aux mulets et aux ânes ; façonné en alfa, il est conçu pour le transport de marchandises. Sous l’immense viaduc, symbole du village, les préposés vous épluchent autant d’unités que vous voudrez de leurs fruits épineux. Feu Sy Tayeb Aït Saâdi, un marchand de tissus de profession, en raffole. C’est le père de feu Mustapha, de mon ami Menad et aussi de Malika, et Younès, et aussi le grand-père de Boubakeur et  Abdelaziz.  Et un lundi, il alla à petits pas s’offrir sa trentaine de  baies. Une habitude. Il est de tradition que les peaux des fruits consommés soient entassées devant le client pour lui rappeler ce qui lui est dû. Le marchand, un amateur au souk ou un étourdi, rassasiait de peaux de figues son âne sous le regard amusé de Sy Tayeb. La trentaine d’opuntias ficus-indica - c’est son nom scientifique – avalée, Sy Tayeb s’essuya les lèvres et sortit son légendaire porte-monnaie de la poche de son blouson gris – lui aussi légendaire. Le porte-monnaie des pauvres et des démunis. « Combien avez-vous consommé, Sy Tayeb ? – Ah, là, il faut demander à ton âne, mon ami ! Dans  le commerce, on n’a pas le droit d’enfreindre les règles ! » Sy Tayeb qui, bien sûr, comptait, régla sa facture et s’en alla confiant d’avoir donné une leçon.

LES BACHELIERS

Aïcha et Abed sont très heureux. Le triomphe de leur progéniture est à la hauteur de leurs espérances. Malgré toutes les difficultés de la vie, ils ont réussi là où beaucoup d’autres ont échoué. Ils sont arrivés à fabriquer trois bacheliers en une seule session. Deux filles et un garçon. Très beaux et même bien élevés et éduqués comme l’étaient princes et émirs d’antan.  Les parents n’ont pas connu dans leur vie les veilles pour le bachot et ils ne pourront  jamais apprécier la « joie du bachelier ». Etre bachelier c’est un peu comme rejoindre un ordre de chevaliers. Vous avez beau décrocher votre doctorat,  réussir les plus belles noces et des épousailles avec l’être tant chéri, vous offrir les voyages aussi lointains qu’ils soient, vous accaparer de tous les trésors du monde ou réussir les exploits de la caresse de l’Everest et du pôle nord… vous n’aurez pas atteint  l’extase et l’ivresse d’un jeunot qui sort à peine de l’adolescence et qui voit ses efforts couronnés de succès. Succès arrachés à la force des méninges. Succès arrachés en se privant de sommeil et de bon temps. L’allégresse aussi prive de sommeil l’heureux élu à l’annonce des résultats et il ne croit pas encore qu’il va abandonner à jamais les bancs sur lesquels il s’est usé ses fonds de culottes treize ans ou parfois plus. Il bichonne, tourne et retourne ce diplôme tant convoité. Les jours passent et l’on se prépare à s’inscrire là où on ne parle que d’amphis, de recteur, de doyens, de thèses et de recherche. Le diplôme photocopié est légalisé au niveau des mairies. Bilal, un garçon heureux, en a réalisé une soixantaine. Il ne sait pas pourquoi, mais ça servira un jour. Et justement, Amine, son frère aîné, fut un jour sidéré devant le préposé au guichet d’une mairie dans les environs de Mostaganem, apposant son cachet, sa griffe, le dateur automatique, sa signature et tout son tralala de rigueur sur le diplôme original d’un jeune bachelier. Le placide « Je m’excuse ! » du bureaucrate mit hors de combat Bilal.  

LE FETICHEUR

Quand on est jeune, on ne l’est que temporairement. Mais quand on est vieux, on l’est jusqu’à la fin de ses jours. Quand on est jeune et imbécile pour ne pas écrire autre chose, il y a cette différence qu’on meurt imbécile. Donc on l’est à vie. Ne soyez pas jeune et imbécile. Le robot Curiosity s'est posé en août 2012 sur le sol de la planète Mars au terme d'un voyage de plus de huit mois et après avoir parcouru 567 millions de kilomètres à travers l’inconnu. A Mesra, non loin de Mostaganem, en Algérie, Sy Bouklam peut rejoindre Curiosity sur Mars en un clin d’œil. Eh oui, tant que des  naïfs et crédules sont légion, de futés imposteurs auront de beaux jours devant eux. Assis à même le sol sur une natte dans son coin ombragé, quelques livres jaunis étalés devant lui, la plume traditionnelle – kalam – confectionnée à partir d’un roseau entre les doigts, Sy Bouklam convie ses patients l’un après l’autre à lui chuchoter leurs maux. La séance dure non pas suivant les affres et les tortures dues au mal, mais en tenant compte de  la foule qui s’agglutine. Avec toute cette ouverture d’esprit que l’on reconnait chez les jeunes d’aujourd’hui, il y en a encore des dupes qui, surement se rendent au souk de Mesra – c’est là qu’opère Sy Bouklam - exprès pour rendre compte  au charlatan des effets du dernier talisman. Quel jeune algérien n’attend pas d’être embauché ? Sy Bouklam le sait et justement dès que la jeune victime s’assied devant lui, il lui lance « Vous cherchez un travail bien rémunéré. » Au cas, il travaillerait, il se dirait espérer mieux que son embauche. Donc c’est une affirmation  joker ! Si la victime présente des signes extérieurs d’un emmouraché, il lui tiendra des propos sur mesure pour le mettre en confiance.  Une amulette rendrait encore plus amoureuse la dulcinée. Vous n’avez pas de chance, Sy Bouklam est là. Tous ceux de votre village vous en veulent ? Il les mettra à leurs places. Rien n’est impossible pour lui. En attendant, l’ingénu Bilal se dit : « Où va l’Algérie ? »

LA CITRONADE MAGIQUE

1985. Lahcène tombe malade. Tous les symptômes d’une dépression nerveuse sont là. Sommeil perturbé, désespoir, perte de l’appétit, manque d’énergie et de concentration, douleurs abdominales, fatigue, irritabilité, agressivité, etc. Une pelade marque les ravages du mal et le degré qu’il a atteint. On ne vient pas à bout d’une telle épreuve en quelques jours. Il faudrait des mois. L’important c’est d’en sortir complet, fonctionnel et sans handicap. A travers nos campagnes et nos villages, le charlatan est roi. L’on traite encore d’envoûtement et de sorcellerie au moindre bobo. Les effets des écritures et incantations des charlatans sont instantanés ! Tout le monde vous le dit. Plus on est instruit et cultivé et plus ils n’ont aucun effet. Et Lahcène n’échappa pas à la règle. Direction Bouguirat. Un gros village à l’est de Mostaganem en Algérie. Là habite, Sy Mohamed,  le meilleur exorciseur de la région. C’est le garde-champêtre de la bourgade. Il est craint et respecté. Comme tous les gardes-champêtres d’ailleurs. Il vous fait ressortir comme le ferait une imprimante ou une photocopieuse ou quelque machine typographique le talisman source de vos maux. Le subterfuge consiste en un en feuille blanche écrite auparavant au jus de citron qui n’apparait qu’après le passage du manuscrit sur une flamme. Et ne passe sur le feu le fameux grigri qu’après un moment d’application sur le cœur du patient. Lahcène connait le subterfuge depuis l’école primaire. Un moment d’inattention du charlatan et voilà Hmida le compagnon de Lahcène, substituant des feuilles vierges à celles préétablies. Et Sy Mohamed perdit les pédales. Incroyable ! Les démons ne répondent plus. Encore un moment d’inattention et Hmida lui donné une chance pour se faire leurrer. Sy Mohamed respira profondément et conclut que Hmida a été ensorcelé a été ensorcelé avec du sang de hérisson et son seule remède était un encensement à l’os de chacal. Quant à Lahcène, il lui fut établi un talisman à porter au bras droit. Et Sy Mohamed continua à cartonner avec sa drôle de citronnade des années durant.

LES ZYEUTEURS

Mesra – ouest algérien. Il est dit que là se tient l’un  des plus grands souks d’Algérie. Il est dit aussi que tout se vend et s’achète, excepté l’être humain. Le temps a fait que les services occupent une bonne part du marché. Des jeunes sont prêts à assurer la garde de  votre voiture sur le trottoir ou à vous recharger la batterie de votre téléphone mobile. Des milliers de véhicules sont prêts à changer de mains. Djellabas, fruits, légumes, pièces de rechange d’occasion pour tout ce qui tient de la mécanique, quincaillerie, viandes, boiserie, plants, friperie… Tout y est. Des dizaines de milliers d’êtres déambulent. L’attraction reste le café ambulant sous la guitoune de fortune où s’agglutinent les bonnes gens chez qui le turban est de rigueur. Les voix rauques des  herboristes et les marchands de poisons en tous genres fendent l’air à coups de décibels. « Contre les ballonnements, les hémorroïdes, brûlures et crampes d’estomac, les maux d’intestins, la constipation, la diarrhée… un seul remède. Cette potion. »  Et l’autre : « Mouches, rats, souris, cafards, fourmis, mildiou, moustiques… Rien ne passe ! » Un homme assis à même le sol sur une natte ne manque pas de clientèle. Une longue chaine lui fait face. Chez lui, vous n’aurez plus à demander qu’une poutre ou une barre à mine crève l’œil de votre voisin envieux. Plus besoin de mettre un pneu sur votre toit, un fer à cheval ou une main de Fatma sur votre porte. Sy Bouklam est là et rien que pour vous. Une amulette et le tour est joué. Ce qui étonna Bilal, un jeune homme nouvellement bachelier et qui se plait à admirer de tels comportements rétrogrades, c’est la masse d’argent qu’accumula en quelques heures l’enchanteur. Bilal venait juste de s’inscrire en faculté de sciences juridiques et une question lui taraude l’esprit depuis la rencontre fortuite avec le désenvoûteur de Mesra : Un   professeur d’université touchera-t-il un jour tant d’agent qu’un charlatan ou un marchand d’œufs ?  Que nenni ! Il en est ainsi dans  un pays où l’échelle des valeurs a pris la poudre d’escampette.

LA MAISON NOIRE

Sy Boudjemâa est bien âgé. Il doit avoir aujourd’hui un peu plus de soixante-dix ans. Ou peut-être qu’il n’est plus de ce monde vu que son métier terrasse bien vite même les plus costauds. Il était peintre en bâtiment. Sa gentillesse est légendaire. Et du pays, il en a bien vu. Natif de l’est algérien, il vous raconte Oran, Sidi Belabbès ou Ouargla comme s’il y était né. Je dirais même qu’il était venu au monde pour être troubadour et qu’il aurait raté sa vocation. Il a le verbe facile, le contact chaleureux et toujours quelque chose à raconter. A ceux auxquels il porte quelqu’amour et respect, il raconte l’une de ses meilleures histoires. C’est qu’elle est sensible, dit-il. C’est pourquoi il choisit son auditoire. Elle touche quelqu’un qui pouvait le mettre en tôle. Les temps étaient ainsi. C’était, il y a plus de quatre décennies. Un vieux gendarme qui avait décidé de fonder un foyer se rabattit sur une jeune fille qui sortait à peine de l’adolescence. Pas prête du tout à quitter les siens et encore moins à épouser un cinquantenaire, la jeune fille divorça à jamais avec la bonne humeur. Elle était si belle et instruite la gosse. Dès le mariage consommé après des noces que les villageois ne sont pas près d’oublier, il fut décidé de déménager vers les lieux où prenait fonction le mari. L’époux est d’un comportement exemplaire. Cultivé, respectueux, honnête, mais surtout patient. Il est sûr qu’un amour naitra dans le couple. Dès son arrivée chez lui, le peintre Boudjemaâ vint le féliciter et commencer les travaux. « Je pars en mission à l’instant même. Vois avec madame concernant les couleurs. » Toute objection du peintre fut vaine à « Je veux tout en noir ! » de Madame. Et Sy Boudjemaâ s’exécuta. Quelques jours plus tard, Sy Boudjemaâ, honteux d’avoir tout peint en noir, vint pour son dû et s’étonna du calme olympien du militaire. « Ce n’est qu’un caprice d’enfant. Ça lui passera. » La beauté soumet et se paie cher, vous dis-je.

J'ADORE

Quand l’athéisme prit de l’ampleur en Europe et dans certaines contrées du monde pour diverses raisons dont celle de l’avancée de l’idéologie communiste, les mosquées et les églises orthodoxes en particulier furent désertées par les ouailles. Du Kazakhstan aux confins de la Chine à l’Angola, la théorie matérialiste de Karl Marx dirigeait les uns et les autres d’une manière officielle et contaminait d’autres qui n’en tirèrent que l’incroyance. Les états musulmans d’Asie centrale se disent soulagés et les mosquées officient depuis que la Russie a levé son emprise sur cette sous-région du continent asiatique. Comme les langues évoluent tout comme les sociétés et les individus, l’homme qui n’a plus rien à adorer veut imiter le profond amour des croyants à Dieu. Il faut convenir que cet amour ne se mesure pas puisqu’il est plus cher que la vie de l’individu. Sy Belkacem voulant s’initier à l’internet ne vit aucun mal à ce qu’il s’inscrive sur un réseau social. Il y côtoie ses compatriotes. Ils paraissent gentils, mais partout où il a été, il lit « en couple ». En couple avec Nanita ; en couple avec Charmita ; en couple avec Negrita… Rien que ça ? De son temps « coupler » n’allait qu’à propos de chiens ! Et puis, Hammou  est devenu King Ramzy et Kheira s’est cachée sous Pichounette Belle et d’autres se gaussent de « j’aime » sous des photos, images, dessins, caricatures, proverbes et autres dictons.  On peut aussi y apposer un commentaire. Et Sy Belkacem, pas averti se vit lire des : j’adore tel sac à mains ; j’adore telles chaussures ; j’adore Hassi Bahbah ;  j’adore les pastèques ;  j’adore les figues de barbarie ; j’adore le baghrir ; j’adore Messi... Et la liste est longue. Fatigué, il se calla dans son fauteuil et lorgna sur une chaine télé toute nouvelle une pub : J’adore les chips !! Convaincu qu’adorer est rendre un culte à une divinité, nos jeunes savent-ils la portée de leur « j’adore » ?

ROUGE SERA MON CIEL

Feu Hadj Benaïssa Benchouia est un ancien brancardier. Quand sonna le 1er novembre 1954, le jeune homme se trouvait sous les drapeaux de l’armée coloniale. Son gabarit est hors normes. Plus de deux mètres de haut et des épaules travaillées à la pelle et à la pioche au cours d’une enfance et d’une jeunesse que personne n’aura à lui envier. C’était l’époque de l’asservissement et de l’injustice, de la tyrannie et l’oppression. C’était du temps de l’Algérie française. Ce colosse n’est pas fait combattre les siens. Dès le premier accrochage avec les valeureux Moudjahidine, il se versa  dans la catégorie des pensionnés. Pour cela, il prit une bonne galette qu’il appliqua sur sa cheville droite et appuya sur la détente de son fusil. Une technique qui cache le tir à bout portant. Et toute sa vie, Hadj Benaïssa dut porter une grosse chaussure pour éviter de boiter. Avec une grande partie de sa pension, il soutenait l’effort de guerre de l’Armée de Libération Nationale. Et il n’est pas resté les bras croisés durant sa retraite. Il officie comme infirmier à la salle de soins du village d’où il soustrayait quelque remède par-ci et quelque pansement par-là au profit des « fellaghas ». Vint l’indépendance en 1962. Hadj Benaïssa se convertit au commerce après quelques années d’émigration en France. Et puis l’âge faisant, il opta pour un repli définitif pour se consacrer à la vie mystique. Décidé, il appela un jour Lalmi le meilleur peintre du village pour lui refaire l’intérieur de sa maison. A Zemmora où nous sommes comme partout en Algérie, sauf exception, tout est de couleur crème. Appelée aussi jaune sale. Le plafond est toujours badigeonné en blanc. Hadj Benaïssa décida que le plafond de sa chambre soit en rouge. Désapprobation et rébellion chez Lalmi.  Toutes ses protestations ne vinrent pas à changer d’avis le retraité. Et rouge fut le plafond jusqu’à la fin de ses  jours.   

TETU COMME UN FLITI

M. Khaled FLITI à gauche

Ghazaouet - extrême ouest algérien- n’est pas une grande ville. C’est une grande famille. Non loin de là, l’Emir Abdelkader y déposa les armes en 1847. Les soldats de l’Emir dont des Hararta Ouled Sidi Harrat, une fraction des Flita,  accueillis à bras ouverts par les Ouled Ali, tribu autochtone de la région, se virent offrir gîte et couvert. Juste après la reddition ou peut-être bien plus tard, il y eut alliance par les liens du mariage et l’affinité dure encore entre les descendants de ces redoutables guerriers. Quand la douceur épouse l’intelligence, il n’en nait que des génies. Sy Khaled en est un. Ce cadre supérieur ne pense qu’à une Algérie forte. Il a beaucoup voyagé et s’est fait des  amis sur les cinq continents. Mais comme tous ses concitoyens, il vit Ghazaouet. Oui, il vit et réfléchit Ghazaouet. Ce n’est que  là-bas qu’il a des amis. Benrahou Sid Ahmed en est le meilleur. Comme un cadre « très supérieur » passe souvent à la télévision, Sy Khaled ne va pas faire exception. Elégant, fin, tiré à quatre épingles, le langage clair, le verbe facile, il épata bien du monde à travers les chaînes terrestres et satellitaires. Pas tant que ça ! Un cousin, averti saisit de suite Sy Khaled qu’il y avait une faille de taille. « Tes chaussettes à losanges bleus et blancs n’étaient pas assorties avec le pantalon et le caméraman ne cesse de son puissant objectif de faire ressortir la bévue sur le petit écran ! » Mais le hasard voulut que la cravate de l’invité, rayée obliquement de bleu et de blanc, fût assortie elle aussi aux chaussettes. Et au cousin, fin connaisseur de sauver la face avec : « Après tout, la mode n’est que l’acceptation d’une extravagance. » Et pourquoi Sy Khaled ne serait-il pas en avance sur Armani, Lanvin et Valentino ? Têtu, Sy Khaled n’en démord pas : « Télé ou pas télé, ma cravate sera à jamais  assortie aux chaussettes.  A vie, il en sera ainsi ! » Un Fliti est un guerrier assis sur son sabre, écrivait un  général français.

LE MORT ETAIT VIVANT

A El Bordj dans la wilaya de Mascara en Algérie, l’on compte plus de Chouhada que d’arbres. Il n’y est pas une famille qui ne compte au moins un de ces martyrs auxquels est présagé le paradis. Sy Rachid est un Moudjahid de première heure. Pris, les armes à la main en septembre 1957 au cours de la bataille de Djebel Menaouer, le maquisard fut torturé, puis emprisonné. Dès sa sortie des geôles coloniales, il revient à son métier de tailleur traditionnel dans une Algérie libre et indépendante. Il faudrait bien qu’il gagne son pain, lui qui a connu toutes les privations du monde. L’âge faisant, Sy Rachid qu’ont encore affaibli les séquelles des nuits glaciales des montagnes de Stamboul, Menaouer et Beni Chougrane. Il n’a pas eu l’insigne honneur, comme il aime le dire, de tomber sur les champs de batailles de Haboucha au pied de Menaouer, chez les Houassine à Aïn Farès ou à Aïn Sidi Harrat près de Zemmora. De temps à autre, il rend visite à ces carcasses de véhicules blindés, de chars, d’engins de combat de  tous genres et d’avions qu’il a mis hors de combat sous le commandement des chefs des deux katibates,  Sy Mahmoud et Sy Redouane à Djebel Menaouer. Les gens viennent de partout rendre visite à ces vestiges de la révolution. Mais aussi au témoin Sy Rachid tant qu’il est en vie. Et vint le jour où le Moudjahid  s’éteignit. Des funérailles grandioses furent organisées. Des obsèques dignes du libérateur de ce pays. Et… au cimetière, alors que l’imam allait entamer la prière rituelle du mort – salatu el djanaza -, le défunt se mit à remuer dans son linceul au grand dam de l’assistance venue lui faire un dernier adieu. Sy Rachid vécut 13 heureuses années qui le virent accomplir deux fois le pèlerinage à la Mecque. Il mourut prosterné à son Créateur alors qu’il priait. 

MAUDITE CIGARETTE

 « Il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre ». C’est ce que faisait dire Molière à Sganarelle dans sa célèbre pièce "Don Juan". En Espagne, il est écrit sur les paquets de cigarettes : Fumar mata. En France, c’est : Fumer tue. Au Bhoutan, la vente du tabac est interdite par décret royal. Et les exégètes musulmans ont carrément interdit le tabac. En Algérie, pays musulman par excellence, jeunes et vieux s’adonnent à ce mortel plaisir. L’Algérien est pieux en général. Il prie, est en règle avec l’aumône et observe le jeun durant le mois de Ramadan. Le cinquième pilier de l’Islam qu’est le pèlerinage à la Mecque – hadj – « est une obligation incombant à tout musulman pubère, jouissant de sa raison, libre et capable financièrement et physiquement de s’en acquitter, une fois au cours de sa vie. » Et les Algériens ne sont pas tous capables financièrement d’accomplir le pèlerinage. Mostaganem, cité Monplaisir. Un vieillard occupe l’entrée chez un négociant en bois. Appuyé sur sa cane, il parait bien pauvre et abattu. A quatre-vingts deux ans, le pépé grille cigarette sur cigarette. Il semble pris dans un engrenage qui lui rend la vie difficile. Les conseils d’un client, lui-même ancien fumeur, le mirent à mal jusqu’à lui faire quitter le magasin.  Et le maître des lieux expliqua au visiteur qu’un bienfaiteur, de passage en ce même commerce, proposa au vieux fumeur un pèlerinage à la Mecque contre un sevrage du tabac et que le refus du patriarche fut catégorique. « A quinze on fume pour se prouver qu’on est un homme et quinze ans après on essaie d’arrêter pour la même raison, disait Hemingway ». Et à quatre-vingts ans, on est à plaindre, vous dis-je.

LE MUEZZIN TRIOMPHE

BENYAMINA BenkhadoumaQuand un bruit vous ennuie, écoutez-le, disait le musicien John Cage. Il savait composer du bruit doux pour les oreilles. Mais les gens savent-ils écouter ses compositions ? Ainsi, chez nous, les jeunes se revigorent de boucan, tintamarre et tohu-bohu en guise d’harmonie et de mélodie tout en s’accaparant les lieux et places de leurs aînés. En plus des cafés et salles de jeux,  jardins et  parcs, rues et ruelles se trouvent envahies par des décibels en débandade. Feu Hadj Benkhaddouma est  muezzin depuis la nuit des temps à Zemmora. C’est du côté de Relizane en Algérie. Il lance ses appels à la prière bénévolement, bien sûr. La tradition voulait que le muezzin après  l’appel à la prière de l’aube - fedjr -, tout en attendant les fidèles,  entonne du haut du minaret de la seule mosquée du village, quelque chant religieux qui ferait vibrer les cœurs des croyants et entretiendrait leur foi. Comme  les temps ont changé, et que l’exode rural a conquis du terrain, Hadj Benkhadouma, s’est retrouvé voisin avec ceux-là qui ne le connaissaient point et ne respectaient rien.  Et à fond la zizique ! L’horloge biologique de Sy El Hadj, ce couche-tard et lève-tôt, se retrouva déréglée. Soupirs, protestation, réclamations, doléances  et prières en tous genres n’ont pas pu venir à bout du tourne-disque de ses jeunes voisins. Désormais, Johny Hallyday et Bellemou règnent en maîtres des ténèbres. La passivité des voisins est de rigueur. La parade de Sy Hadj Benkhadouma est infaillible. Au moment où ses voisins tombent dans les bras de Morphée, le muezzin entonne du balcon de son chez-lui, à gorge déployée, ses chants sacrés. Il dépassait de loin le petit tourne-disque d’une époque où les gens n’entendaient pas encore parler de stop-bruit ni de pharmacie d’ailleurs ! Et… il vint à bout des récalcitrants.

L'HYPOCONDRIAQUE

« Dans ce moment de panique, je n’ai peur que de ceux qui ont peur, disait Victor de Hugo. » La mort fait peur. Est-ce  que vivre sa mort dans un lit est  un moment de panique ? Peut-être que oui, peut-être que non. Un humain qui a peur n’est pas beau à voir. Tel quelqu’un qui se noie, il voit en le moindre bout de paille flottant un baobab. Sy Kouider est sexagénaire depuis un bon bout de temps. Il n’a presque plus  de copains. C’est qu’ils ne sont plus de ce monde. Ses contemporains ont presque tous été terrassés par quelque maladie. Et Sy Kouider n’en revient jamais quand il apprend le triste nouvelle de la disparition d’un proche, d’un copain ou même de quelqu’un qu’il n’a jamais approché. Feu Sy Benaïssa, le crieur public n’annonce à travers les rues principales du village que l’identité du défunt et l’heure de l’enterrement. Au village, tout le monde se connait. Enfin presque, le dernier exode rural a bien faussé la donne. Les causes de la mort ne se crient pas sur les toits. Et Sy Kouider qui a une peur bleue de la tombe voudrait bien éviter cette faucheuse d’âmes. Il est encore vigoureux. Quand Sy Djilali trépassa pour cause d’hypertension artérielle, Sy Kouider courut chez Djelloul, ce vieux médecin pour examiner si son appareil pompe bien la sève rouge. « Comme à 20 ans, le rassure le toubib. » Quand Hmida Benlaïd avala ses dents, comme on dit chez nous,  pour cause de diabète, c’est l’alerte chez Sy Kouider. Encore une fois, l’homme en blanc le rassure qu’il n’y a rien d’alarmant. Mais quand son ami Belmhel s’éteignit dans son lit sans geindre, Sy Kouider perdit la tête. « Comment ? Mort sans cause apparente pendant son sommeil ? » Eh oui, cela arrive aussi. Et Sy Kouider ne cessez plus de ressasser : « Ya Allah, je vais m’interdire de dormir ou quoi ? »

BOUALEM ET ZAPATA

Sour El Ghozlane, wilaya de Bouira. C’est jour de marché. Le peuple savoure encore ces moments de liberté dans une Algérie indépendante et  Boualem Bousserouel se permet tout. Cet illettré d’à peine vingt ans ose même passer ses nuits à la belle étoile là son cœur lui dit. Il passe tout son temps avec feu Hadj Mohamed Belkadi ould Kouider. Il fréquente les grands souks d’Algérie. El Harrach, Sidi Aïssa, Bouira, Boufarik… Plus besoin de laissez-passer, cet ausweis que décrétèrent les nazis sur l’Europe et que les troupes coloniales imposèrent chez nous en même temps que le couvre-feu, la torture, les expropriations, les exécutions sommaires, les famines et autres privations. Boualem, au chaud à l’intérieur de sa djellaba, sait ce qu’il veut et ce qu’il fait et ne sait pas que celui-là allongé à côté de lui, sur l’esplanade de l’abattoir communal susurre aussi ces moments de « relaxation ». Boualem, aimable et affectueux demanda à son voisin s’il avait besoin d’aide. Que nenni ! La discussion s’étendit et Boualem apprit que l’individu emmitouflé dans sa djellaba est un Moudjahid qui a passé bien des jours et des nuits chez les Hararta non loin de Relizane. Et il croit avoir reconnu justement Boualem qui a aussi servi de guide et de guetteur durant la guerre de libération. Et Sy Ahmed, le Moudjahid s’aperçut que son voisin des Hararta l’avait bel et bien aidé au cours d’un acheminement d’armes. Une question taraudait Boualem : comment un authentique Moudjahid est-il allongé dans un souk alors qu’il devrait être dans son lit douillet ? Et qu’en est-il de sa pension ? Et il apprit que ce maquisard ne bénéficiait d’aucune pension ni aide ni subvention de l’état. Il n’en voulait pas. « Vous connaissez le Mexique ? – Non, répondit Boualem. – Eh bien, sache que le drapeau algérien flotte au Mexique sur un bâtiment qu’on appelle ambassade d’Algérie et je n’irai pas vous conter l’histoire de Zapata. Moi, j’ai mené un djihad au nom d’Allah. Pas plus. Et penser à ce drapeau au lointain Mexique est toute ma fierté. »

COUDE ET PINCEMENT

 L’ouest du Dahra algérien est réputé pour le brassage et l’imbrication des peuples et des civilisations. Et ce fusionnement a éparpillé traditions, us et coutumes de tous genres. Comme il en a généré ou jumelé d’autres d’ailleurs. Hadj Larbi qui a toujours bon pied bon œil malgré ses quatre-vingts ans - enfin presque- habite aujourd’hui Mostaganem, la capitale de ce Dahra entremêlé. Toutes ses prières, il les accomplit à la mosquée qui n’est pas du tout attenante  à son chez-soi, croyez-le. Le vieillard  a toujours quelque chose de beau à narrer sur le chemin du retour du lieu sacré. Et c’est ainsi qu’il raconta à ses ouailles, jeunes et moins jeunes, comme il le rappela à ses compères, cette ancestrale façon de demander la main de la future bru. Le cortège des quémandeurs est souvent composé des parents et proches du prétendant. Mais aussi d’une ou de deux de ses sœurs. On n’y va pas les mains vides, bien sûr. Henné, bougies, café, sucre sont de rigueur. Le reste qui orne le couffin est superflu mais montre toujours l’ardeur des demandeurs à conquérir la main quand les familles se connaissent déjà ou la fortune du postulant. Les joyeux youyous des femmes clôturent le « oui ». Mais avant cet historique accord, la future belle-mère pince l’heureuse élue et note toute plainte qui va de  la grimace au « aïe ». Et la future belle-fille, connaissant l’épreuve sourira surement. Cet examen donne une idée des performances physiques et morales de la demoiselle. Chez d’autres, la belle maman colle carrément son coude sur la cuisse de la fiancée assise et la prie  de lui épouiller la tête !  Et comme les poux manquent sur les têtes, la tradition a disparu et l’histoire ne dit pas si le pincement subsiste toujours.   

LE VIEUX COMPTEUR

 Nous sommes en 2012. L’Algérie commémore le cinquantenaire de son indépendance. Rien de plus beau que la liberté. Une liberté payée cher. Payée cher par un peuple qui n’a pas encore trouvé ses repères. Depuis 1962, l’Algérie est en zone de turbulences. La malmène la main de l’étranger et une « main intérieure » invisible, inconnue, indétectable et innommable, soit dit en détail le vol, la corruption, l’abus de pouvoir, le trafic d’influence, la mauvaise gestion et autres maux guérissables qui  collent à la peau de ce beau pays. Tiens ! Pourquoi ne pas citer un cas de Sy Hadj, cet objecteur de conscience. Jeune,  Sy Hadj rêvait de servir des les rangs de l’armée française. Hitler prit Paris et  Sy Hadj ne rêva plus de métier des armes. Par contre, il servit  la France autrement et jusqu’à ce que « claqua comme un fouet »  la chaine  du dernier bateau bourré de pieds-noirs. « L’honnête » Sy Hadj ne fréquentait que Jean, Marcel, David et Gringoire. Il ne parlait que rarement la langue des siens  et du Saint Coran. Vieux, Sy Hadj le retraité zappe à longueur de journée, nostalgie et télécommande obligent, et retrouve la moindre information qui traite des malheurs de  « sa patrie ». Dix égorgés par-ci, une grève par-là, un détournement à la banque nationale, un raté qui malmène les Moudjahidine, un lot de kif traité récupéré aux frontières, etc. C’est sa joie. Après tant d’années de whisky, d’anisette et de  collaboration avec l’ennemi, Sy Hadj  se voit blanc comme neige. Il veut rencontrer son Créateur en saint. L’Algérie fête son demi-siècle d’indépendance, Sy Hadj, ancien cadre de l’Algérie libre, fête ses cinquante ans de vol d’électricité. Cet ancien féru d’électrologie a, en 1962,  trituré le compteur et n’a jamais payé qu’un petit chouia. Un oubli !!       

KASSAMAN

Il y est des familles où patriotisme se confond avec respirer, boire et manger. Certains Algériens sont passés carrément de vie à trépas pour que d’autres vivent dans le respect de la  dignité humaine. Et pas seulement en nos plaines et montagnes si l’on veut traiter de sacrifices. Contre leur volonté, nos aïeux ont été en Crimée pour une cause qui n’est pas du tout la leur. D’autres encore se sont portés volontaires pour libérer ces pleutres capitulards d’Europe. Ils ont débarqué en Normandie, soulagé l’Italie à Monte Casino et même laissé leurs os en Lituanie. En 1954, quand novembre sonna le glas de l’Algérie française, il y eut même un surplus d’hommes dans les maquis. Et la devise fut : Ton arme est sur l’épaule de ton ennemi. L’héroïsme, l’abnégation et le dévouement à la noble cause fit déguerpir la France, la première puissance mondiale de l’époque, et l’Otan.  Et puis… nombre de nos valeureux Moudjahidine qui n’eurent pas cette chance  de tomber aux  champs d’honneur comme leurs frères d’armes se retrouvèrent en l’Algérie libérée victimes de mille et une infamies. Renfermés sur eux-mêmes, ils n’ont que kassaman à écouter et l’étoile et le croissant à admirer. Et justement… Par un jour d’été de l’année dernière, à Mostaganem, le téléphone mobile d’une dame se mit à sonner. Pas n’importe quelle mélodie. Dans cette famille, l’hymne national est de rigueur. Et au même moment, surgit un vieillard pour l’empêcher de répondre à l’appel. « S’il vous plait, ma fille, laissez… » Il ne termina pas sa phrase et ses larmes perlèrent sur ses joues. Et il continua : « Je suis un authentique Moudjahid. J’ai tant souffert   pour ces belles notes et je vous admire, ma fille. » Cette dame était une harratia dont l'aïeul n'est autre que Sidi Harrat Benaïssa El Idrissi El Hassani.

RECOLTER LE MAL

Ness El kheir commence à tisser sa toile sur l’Algérie. Ces jeunes et moins jeunes se sont inspirés de leurs aïeux qui ne rataient aucune occasion de bienveillance. La bienfaisance est innée chez l’Algérien. Dès sa plus tendre enfance, notre compatriote apprend à partager avec ses frères et sœurs,  cousins et cousines, voisins et voisines. Personne ne refuse jamais rien à l’autre. Parfois il risque de sa vie pour venir au secours de son prochain. Comme toute société « télévisée », l’Algérien a appris que la vie est aussi un peu d’égoïsme et un soupçon d’indifférence. Abdelkader est né juste avant le début de la seconde guerre mondiale. Donc bien avant le déclenchement de la guerre de libération et l’indépendance de son beau pays. Il fut harki puis Moudjahid de dernière minute avant de terminer geôlier. Il n’a pas choisi ce métier. Et derrière les hautes murailles, il apprit à mater les voyous, les maquereaux, les brigands et autres malfrats de tous bords. Son monde est plein de wled hram, comme on dit chez nous. Retraité au début des années 1990, il ne sut pas s’adapter et voyait en tout un chacun un ennemi potentiel. Drôle de mentalité ! Même ses enfants, ses proches et ses voisins en souffraient. Un jour, il se renferma définitivement puis s’enferma carrément. Personne ne savait ce qui l’avait pris pour adopter une telle réclusion. Si Abdelkader voyait partout l’ennemi, c’est qu’il existait vraiment. Il en a rencontré pour de vrai cette fois-ci. Reconnu par le receveur d’un autocar, il fut jeté manu militari en rase-campagne par le receveur qui ressentit l’angoisse, la douleur, l’effroi, le désarroi et surtout les expéditions punitives gratuites que lui infligeait le gardien de prison pour satisfaire son âme féroce, brutale et inhumaine. Il fallait y penser !

HAINE POUR HAINE

Zemmora en Algérie. C'était le petit Paris avant l’exode rural. Les exodes plutôt, car il y en a eu plusieurs. Ce village fut classé avec  Rio Salado comme l’un des plus beaux. L’un des plus beaux villages, mais de loin le plus paisible. Durant la guerre de libération, il paya cher pour que le monument aux morts pour la France soit déboulonné. Entre le village et ses hameaux, plus de sept cents chahid sont tombés au champ d’honneur, soit le dixième de la population. Un jour de 1870, le décret Crémieux fit des Juifs des citoyens français ç part entière et les autochtones restèrent « ces  musulmans indigènes ». Les Juifs jouissaient des mêmes droits que les « Français »  et ces Français n’étaient autres que des Espagnols, Lorrains, Alsaciens et même Hongrois et Maltais exilés ou  en quête d’aventure. Dans la réalité, le Juif restait ce métèque haï et marginalisé, et le gouvernement de Vichy en donna la preuve durant la seconde guerre mondiale. Ces années-là,  alors que la France rendait l’âme et organisait la rafle du Veldhiv qui se solda par l’arrestation de près de 14 000 Juifs dont 4115 enfants, un juge israélite rendait justice au tribunal de  Zemmora.  Chaque matin dès huit heures, feu Abdelkader, un serveur au café de Kerroum  faisait la tournée avec son plateau. Les derniers à servir étaient le boulanger Jean Lubrano, un notable, gros, gras, riche, violent et agressif et le juge. Un jour le magistrat  s’enquit des larmes du jeune Abdelkader. Une gifle de Lubrano. Ce simple rapport fut considéré  comme plainte et justice fut rendue sur le champ. Et Abdelkader choisit de rendre la gifle plutôt qu’une amende ou la prison au notable. L’histoire retient que le juge admirait ces Arabes dignes et corrects,  et en plus ne pouvait pas se passer de leur compagnie. Ainsi, il passait du bon temps avec les tolba dont Sy Abdelkader Benadda, Benaouda Sy Mosrli et d’autres encore. Ce même magistrat se sentait si bien en djellaba et en burnous et ne manquait ni noces ni obsèques chez les musulmans.

HADJ MAHMOUD ET LE TITANIC

Il a près de 80 ans. Malade et affaibli, le vieillard se meut avec difficulté. Il est plein de volonté,mais manque d’énergie. Sa langue n’en manque pas et reste increvable. De l’argent, il en a plein aux as, sauf qu’il n’a pas où le dépenser ni en quoi d’ailleurs. Il compte en euros, lui. Hadj Mahmoud  aime plus que tout son hameau et ne changerait pas de lieu de résidence pour tout l’or du monde, malgré l’isolement. Il vit seul depuis un bon bout de temps et sur les conseils de ses proches, il cherche femme sans la conviction de trouver une bonne âme qui remplacerait la défunte mère de ses enfants. C’est que la mère de ses enfants a beaucoup  enduré pendant que son époux se payait du bon temps à Paris.  Un Paris qu’il connait comme sa poche, car  il exerçait le métier de chauffeur. La solitude est la patrie des forts, disait Reine Malouin. Et  Hadj Mahmoud n’a rien d’un fort ! C’est un faible humain qui cherche compagne et il parait qu’à Achaâcha,  non loin de Mostaganem, les jolies filles ne manquent pas. Guidés par l’appât, de lointains cousins lui conseillèrent leur lointaine cousine. Hadj Mahmoud demanda à voir de près la marchandise. Et  les lascars lui présentèrent la belle dame. Belle, pas sûr, mais grasse et balèze c’est certain. L’imposante créature se déplaçait en dandinant. Lorsqu’elle se déploya sur le pouf face à Hadj Mahmoud, celui-ci se lissa la moustache,  se redressa les mains jointes sur sa canne et lança à l’assistance : « Je vous ai commandé une femme pas le Titanic. » et il se releva pour aller chercher ailleurs.

ENTRE GOITRE ET REIN

De tout temps l’être humain  s’est soucié de son bien-être. Et le bien-être est, dit-on,  un état lié à la santé et  au plaisir. Personne n’aimerait  voir son corps dépérir ou défaillir. Le moindre bouton, l’infime égratignure, la moindre douleur affole le plus fort des hommes. Etant donné que tout effet a une cause, le bouton comme la douleur ont surement une origine et  chez nous l’explication des défaillances du corps est parfois saugrenue. La dépression nerveuse est due à un djinn et la chute de cheveux à un acte de sorcellerie.  Et qu’en est-il du goitre ? Les savants précisent qu’il  s’agit de « l'augmentation diffuse de la  thyroïde. Il se manifeste par un gonflement de la région antérieure du cou et  800 millions de personnes en sont atteintes de par le monde ». De mon temps, le goitre n’existait que très peu. Et pour cause… les gens étaient préventifs. Ils étaient attentifs à la nourriture de leur progéniture et tout s’apprenait chez nos vieilles et nos anciens. La meilleure parade à cette défaillance était la façon de consommer ce mets délicat qu’est le rein. Le rein de mouton que je veux dire. Généralement, il se consomme grillé ou frit et comme ce cher bélier de Laïd el adha n’a que deux reins, le partage était difficile dans nos familles si nombreuses. Et il l’est encore ! Pour déguster seuls ces rognons, les plus âgés éloignaient les plus petits avec cette crainte du goitre. « N’y touche pas, tu vas  avoir cette bosse comme Sy Kouider ! » La parade à cette protubérance  sur le cou : l’enfant doit consommer un bout de rein dans la main d’un oncle maternel. La main de khali qu’on dit chez nous. Là était la sagesse quand l’iode faisait défaut et le médecin était rare. Et l’on plaignait celui qui n’avait pas cet oncle !

Date de dernière mise à jour : mercredi, 12 Décembre 2012

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