HISTOIRES VRAIES

AICHA ET LE BAC.

 
16 juin 2008. "Je ne suis pas tombée avec la dernière pluie. Attention, je suis m'ranka! Pourquoi les vieux sont..." J'ai oublié ce qu'elle a dit à propos des vieux. Maintenant que tu es en plein bac et que tu es au point de non-retour, je tâcherai de te rendre la monnaie de ta pièce. Mdr, lol, tu comprends ça. Pour qui te prends-tu, hein? Tout d'abord, petite Zalamite (c'est un compliment: prompte et vive) , sache que l'on m'appelait B. le djinn. Plus turbulent, violent ou agressif que moi tu meurs! Les héros de mon enfance étaient Cartouche, Thierry la Fronde, Fanfan la Tulipe, Robin des bois et Géronimo. Jeune, c’est Che Guevara que j’ai vu dans mon école qui m’a marqué. Je me suis toujours insurgé, m'insurge et m'insurgerai jusqu'à mon dernier souffle contre les mochetés de ce monde. Tout comme tu le fais, d'ailleurs. Au hasard de mon vagabondage sur cette toile mondiale, qu'est l'internet, j'ai découvert un téléphone, puis une Aïcha. Un petit bout de femme. Oui, un petit bout de femme. Son hobby, c'est ayet el koursi. Le verset du trône. Si tu ne sais pas d'où tu viens, tu ne sauras jamais où tu vas, disait mon aïeul Ali In Abi Taleb, qu'Allah l'agrée. Un compagnon du prophète et un océan de sagesse. Quiconque fera la différence entre les enfants de mes fils et ceux de mes filles finira ses jours aveugle, disait mon ancêtre Sidi Harrat Benaïssa El Idrissi. Maintenant, tu m'as compris. Tu es la nôtre. Toi, tu sais au moins où tu vas et moi, je ne veux pas mourir aveugle. Je disais donc… J’ai perdu le fil d’Ariane et je ne sais plus ce que j’allais raconter sur Aïcha. Une histoire vraie. Je me gratte la tête. J’ai honte de moi. Je vais vous étaler ce que je lui ai conseillé de ne pas crier sur tous les toits. Têtu comme je suis, j’ai commencé et je dois terminer mon histoire. Comme tous les chibanis* du monde, ma fierté est notre progéniture. Et cette vieillerie de fossile aux mains blanches avec sa plume toquée et extravagante n’a rien trouvé de mieux que de te trahir, Aïcha. Eh oui, on peut tout prévoir sauf la trahison. Tu ris ? Aïcha passe son bac aujourd’hui. Cela fait plus de deux mois que je ne lui ai pas écrit. J’ai peur de l’importuner, car elle était en pleine révision. A vrai dire, j’ai une peur bleue quand elle se fâche contre moi. Je ne sais pas comment je fais pour l’irriter. C’est plus fort que moi. Encore une fois, je suis hors-sujet. Je voulais vous raconter une histoire vraie, je crois. Ben, voilà, Aïcha a commencé à écrire un livre à seize ans. Oui, à seize ans. Elle côtoie déjà le cercle fermé et prestigieux des écrivains. Et à Paris, s'il vous plait. Je connais même le titre de son bouquin. Quand elle m’a soufflé le titre, je me suis rappelé une anecdote. Quand j’étais adolescent, je rencontrais souvent Mouloud Mammeri au musée du Bardo d’Alger dont il était directeur. Et voilà qu’un jour, je lui demande le titre de sa prochaine publication. Je voulais épater mes copains. Si Boudjemaâ, c’était son nom de guerre, avec son très beau sourire paternel, me répondit : ki zid n’semmouh Saïd. Je traduis : Attendons qu’il naisse et nous l’appellerons Saïd. Toi au moins Aïcha, tu sais comment il s’appellera ton nouveau-né. Peut-être es-tu plus forte que Da l’Mouloud, comme nous l’appelions. Je ne te trahirai pas plus que ça. Ma conscience ne me le permet. Non, encore une chose : Aïcha est le personnage principal de l’œuvre d’un écrivain et critique de cinéma qui tend vers "grand écrivain", grande gueule et râleur. Une sorte de Jean-Paul Sartre des temps modernes. Voilà, je crois que j’ai tout dit. Ne m’en veux pas, Aïcha. Il ne fallait pas me faire confiance, petite nièce. Bonne chance là où la chance n’a rien à voir et bon courage, toi qui n’en manques pas. Ah, autre chose. Ne tombe pas amoureuse. Ni Yseult ni Leila ni Juliette n’ont été heureuses. Ce ne sont que des cruches. Des gueuses, niaises et imbéciles. Ne ris pas, Aïcha. Inchallah ton bonheur sera dans ta plume. Et avant de terminer, je te laisse, toi la littéraire, méditer ces vers d’Aragon. Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri Et pas plus que de toi l'amour de la patrie Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs Il n'y a pas d'amour heureux Mais c'est notre amour à tous les deux. Donc, ouvre l’œil. Une dernière chose avant de m’en aller : Ne contredis et ne défie jamais un vieux. Et surtout pas un griot comme moi. Il sort toujours gagnant. Pour ton bac, nous prions, nous prions, nous prions. Nous sommes tous derrière toi, grands et petits, les bras levés vers le ciel : Allah, un regard vers Aïcha notre fille, notre idole. * Chibani : vieillard en algérien.

Je soigne mon fils à l'étranger.

 
Le 22 septembre 2007. Yahia est un paisible ouvrier en bâtiment en France. Plus exactement à Chelles en Seine et Marne. Il n'a jamais eu de démêlés avec la "France" comme il aime dire. Il n'a jamais mis les pieds dans un commissariat de police ou une brigade de gendarmerie. Il gagne sa croûte honnêtement. A la sueur de son front. Ses quatre enfants vont à l'école comme tous les autres enfants. Je crois qu'il en a quatre. Leur niveau est un peu plus bas que la moyenne. Eh oui, Yahia et son épouse n'ont jamais été à l'école. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils sont originaires d'un douar des environs de Zemmora. Les enfants se débrouillent comme ils peuvent à la maison. Mais, la paix règne chez Yahia. Alhamdoulillah! Dieu merci! Et voilà que débarque son frère, Khallat! Accueil chaleureux. Le frère n'a pas prévenu. Les enfants sont en vacances d'hiver, comme chez nous en Algérie. On se prépare à fêter le réveillon. Le père Noël apporte de fabuleux cadeaux aux enfants. Khallat, aussi, a apporté à son frère Yahia un joli cadeau. C'est un un grand problème qu'il a apporté. Khallat a ramené avec lui son fils malade. Très malade. Il est sans le sou. En Algérie, les médecins sont unanimes. L'enfant doit être soigné à l'étranger. Et pour nous, l'étranger c'est la France. Le fils aîné de Yahia, Samir a quatorze ans. Le fils de Khallat, Réda en a quinze. Allez, on prend notre courage à deux mains et on se présente à l'hôpital. On fait passer Réda pour Samir. La sécurité sociale se chargera des frais d'hospitalisation. Yahia n'aura rien perdu. Tout est à la charge de l'état français. Une aubaine. Intervention chirurgicale. Complications. Décès. Inhumation. Dilemme! Samir est inscrit sur les registres d'actes de décès de la mairie de Chelles comme décédé. Enterrement avec permis d'inhumer du procureur de la République. Et pourtant, il est vivant. Khallat veut rentrer en Algérie. Il lui faut son fils pour sortir du territoire français. Son fils n'est plus de ce monde. -Veux-tu, Yahia, me prêter ton fils pour rentrer chez moi? - Mais mon frère, tu vois bien que sur ton passeport est apposée la photographie de ton fils et qu'il ne ressemble pas au mien! Et ne me dis pas qu'il réussiras à franchir l'enceinte de l'aéroport pour rentrer à la maison. Et comme ils sont Algériens, ils ont trouvé la solution et Samir a même fait des études supérieures. Peut-être a t-il usurpé quelqu' identité d'un cousin décédé en France ou en Algérie, comme le lui a usurpé la sienne un mort. C'est l'Algérie profonde solidaire et pauvre. L'Algérie que j'aime et que j'adore! Frères unis dans la misère. *J'ai changé les noms et lieux. Nos compères sont des voisins bien de chez nous.

LES DEUX ETUDIANTES.

 
22 septembre 2007. Une femme d'une quarantaine d'années, recroquevillée sur elle-même, pleurait à chaudes larmes. A bout de force, elle s'était affalée au milieu des escaliers d'un petit immeuble et ses larmes coulaient sur son visage crispé et ses lèvres esquissaient de temps à autre un semblant de sourire qui n'arrivait pas à cacher sa douleur. Le jeune homme qui la regardait a appris que l'on peut, aussi, pleurer avec dignité. Cette dame, car c'en est une, ne pleure pas n'importe comment. Elle pleure pour elle et seulement pour elle. Assise, le visage, caché entre ses jambes, elle sanglotait à fendre le coeur. Hamida, c'est son nom, est une femme solide. Il est difficile de l'abattre. Elle releva la tête et vit un jeune homme. Amine. << Que puis-je pour vous, madame? Vous avez perdu quelqu'un? -Non, mon fils, lui répondit-elle. Pire que celà. Et elle se mit à lui raconter. Hamida est une universitaire. Mariée. Heureuse. Rien ne lui manque. De beaux enfants. Enfin, chez elle, elle est comblée. C'est au travail que rien ne va. L'entreprise à bout de souffle renvoie les employés par dizaines. Et vint le tour de Hamida. Compétente et capable de s'assumer, elle décida d'émigrer vers l'Europe. Ah, j'ai oublié! Elle est sans le sou depuis des mois. Et pour avoir le précieux visa, elle lutte contre le rouleau compresseur de l'administration. Il lui faut des tas de documents. Tous les documents rédigés en arabe devront être traduits vers le français. Y compris les diplômes universitaires. Elle se rappela de sa meilleure amie et camarade de chambre pendant les années fac. Fatiha! Ah, oui, Fatiha! Fatiha est traductrice. Son cabinet est au chef-lieu de wilaya. La voilà chez elle. -Oh, Hamida! -Fatiha, ma chérie! Presqu'aux larmes, elles s'enlacèrent. Elles ne se sont pas revues depuis plus d'une quinzaine d'années. Et commencent les commérages. Quatre années de galère. Que dis-je? De bohême. On s'invite chez les copines. Quatre années à partager la même chambre. Quatre années, c'est quatre ramadans à cuisiner en cachette dans la piaule. Et dans la bonne humeur. Quatre années d'études, de rigolades, de compérage, de pincements de coeur, de déception, de bonnes et de mauvaises notes. Quatre années de manque de transport et de rire. Enfin, quatre années de "marmelade" en langage de vagabond que connaissent mes habitués de chez nous et de l'étranger. On y voit de tout quand on est en fac. -Tu te rappelles, Hamida, de... -Ah, oui! Celui qui... Et elles s'esclaffent de rire. Le cabinet de la traductrice s'emplit de joie et de gaieté sous leurs fous rires. Les employées restent bouches bées. Jamais, leur patronne n'a été si gaie. Elles la haïssent et ne lui connaissaient pas une telle bonne humeur. -Oh, mon Dieu, dit Hamida. Il est déjà midi! Les enfants vont s'inquiéter. Les deux complices qui ont maintenant la quarantaine, s'enlacèrent, se promettèrent de se revoir et de rire encore plus. Hamida se dirigea vers la porte. Et......une voix dure siffla derrière elle: -Hamida! Tu as oublié de passer par la caisse.Six cents dinars, s'il te plait! Cétait Fatiha, sa copine, son amie, sa camarade, sa soeur, sa complice... sa méconnue. Son inconnue. Hamida paya. Sortit du cabinet de Fatiha et ses jambes la trahirent.Elle s'affala. Le jeune homme la consola et l'aida à se relever. Elle lui conta son histoire, non sans joie et quitta les lieux maudits. -Mon fils, ce sont des larmes de sang que je devrais verser. Amine, c'est mon fils. Il n'a plus revu Hamida. Je la recherche toujours pour l'aider. Cela s'est passé, il y a une dizaine de jours.

J'ai choisi ma tombe.

 
17 septembre 2007. C'est une cousine harratia mariée à Mostaganem qui a vécu cette étrange histoire. Pas étrange, mais extraordinaire. Nous disons souvent que le hasard fait bien les choses. Mais cette fois-ci, nous dirons que le hasard fait mal les choses. Parfois, oui. Un homme va mourir d'une mort étrange. Dans son lit. Au sein de sa famille. Il n'a pas été empoisonné. Il n'a pas été pendu. Il n'a pas été étouffé. Il n'a pas été électrocuté. Il n'est pas tombé dans les escaliers. Rien de tout celà. Il est mort en bonne santé. Vous l'avez deviné, il est mort de chagrin. Comme Ariane, Kaïs et peu d'autres. C'est Mâamar, Allah yerhamou. Un Adjudant-chef, retraité de la gendarmerie algérienne. La cinquantaine à peine dépassée. Un homme pieux. Aux premiers rangs à la mosquée. Il était passionné de pêche. Pas d'amis, ils sont trop encombrants par les temps qui courent. Enfin, un seul ami. Abdelhadi, un pêcheur et marchand de poissons au marché du centre-ville. Abdelhadi est sourd-muet. Il partage les mêmes passions que Mâamar. Chaque jour que Dieu fait, Mâamar rend visite à son ami. Qu'il pleuve ou qu'il vente, les deux amis se rencontrent derrière l'étal d'Abdelhadi. Rien ne peut les séparer, disaient les gens qui les connaissaient. Liés depuis des années. Je crois même depuis l'enfance. Des enfants de Tigdit (prononcer Tijdit), le quartier populaire par excellence. Une référence pour montrer qu'on est Mostaganémois de souche, même si l'on est d'Achacha, d'Istamboul ou des Touafir. Je crois avoir dit que rien ne pourra les séparer. Si! La mort. La mort et sur commande. Comme d'habitude, comme chaque jour, comme chaque matin, Mâamar se rend au marché. D'un pas sûr et mesuré. Le même trajet depuis des années. Incroyable. Abdelhadi n'est pas derrière son étal. L'étal est vide. Tous les poissonniers baissent la tête et font semblant de s'affairer. Qu'y a t-il? Qu'est-il arrivé. Personne n'ose regarder Mâamar dans les yeux. Non, quelqu'un va prendre son courage à deux mains et lever les yeux sur le gentil Mâamar. Il a quelque chose à dire. Quelque chose de grave. De très grave même. "Abdelhadi est mort". Mâamar ne tient plus sur ses jambes. Il s'aggrippe à l'étal pour ne pas tomber. Il ne réalise plus ce qui lui arrive. Il ne verra plus son ami. Du moins ici bas. Sur cette terre. Ils s'étaient séparés hier dans le rire, tard dans la soirée. Un sourd-muet rit aussi et raconte des blagues. Mâamar se reprend et d'un pas lent et peu sûr revient à Tigdit. Sa foi en Allah est inébranlable. Il sait que nous y passerons tous et que c'est la volonté d'Allah. La mort ne prévient pas. Au domicile de son défunt ami, accablé par la douleur, il se remet entre les mains d'Allah et formule une seule demande: "Allah, je peux pas survivre à cette douleur, reprends-moi vite et que l'on m'enterre près de mon ami." Dans les cimetières des grandes villes, il y a toujours des tombes creusées, prêtes à accueillir celles et ceux qui rejoignent le Royaume d'Allah. On creuse quatre, cinq et parfois dix tombes par jour. Dans les douars et petits villages, la tombe est creusée à la demande et ne cause nullement problème. Les fossoyeurs bénévoles ne manquent pas. On enterra le jour-même Abdelhadi. Le soir venu, pour la repos de l'âme du défunt, on psalmodia des versets du saint Coran et on se remémora les morts. Mâamar ne fait que réitérer sa prière. "Etre enterré près de mon ami!!" Après la dernière prière, au milieu de la nuit, les psalmodies cessèrent et chacun rejoignit son chez soi. Mâamar ne cessait pas de répéter son imploration à Allah. Le lendemain, Mâamar ne se réveilla pas. Il avait, dans son sommeil, rejoint le Royaume des Cieux. Il avait rejoint Abdelhadi, comme il le désirait. Chose incroyable. Après Abdelhadi, on enterra d'autres morts. Mais une tombe de petite taille, près d'Abdelhadi, était encore vide. Plus étonnant encore, elle alla à merveille à Mâamar. Et voilà les deux amis trônant ensemble et donnés en exemple d'amité. Que Dieu ait leurs âmes. Allah yerhamhoum. *Dieu est grand.

La sixième.

 
Hier en ville, j'ai croisé Saïd. Saïd est plombier. Il a quarante-six ans. Il est toujours là à s'excuser. Même s'il n'a rien fait. Il n'est pas exigent en matière de tarifs. Il aime les pauvres. Il se plie en quatre pour rendre service. Il m'a placé deux poêles à gaz. Un minimum de mille cinq cents dinars. C'est son dû. - Alors Saïd, terminé? - Ah, oui terminé. - Combien vous dois-je? - Cent dinars! -???? Il veut me mettre à l'aise. Cent dinars: d'un côté, je l'ai payé et de l'autre, il m'a rendu service. Ah, Saïd! Bien sûr que je lui ai donné son dû. En 1972, Saïd passe l'examen de passage vers la sixième. Il est moyen comme élève. Les résultats sont affichés. Le nom de Saïd ne figure pas. Que dire au père. - Mmmm! Voilà, je vais mentir et j'ai jusqu'au mois de septembre pour régler ça! Du haut de ses douze ans, ils clame haut et fort qu'il l'a remporté haut la main l'examen ui fait tembler les autres enfants. Du gateau. Son père n'y voit que du feu. Une petite fête, ça ne coûte rien. Le bon vieux temps. Etre en sixième, c'est entrer dans le clan des respectés. On sait même déchiffrer le journal. On lit une ordonnance. On écrit des lettres. On remplit les imprimés à la poste. On est un petit homme. Et vint septembre. Saïd entre en classe de sixième. Je serai court. Vint avril. Le père vient chercher Saïd de l'école. Il y a urgence. Le père est plombier, aussi. Il est connu. Le directeur lui fait savoir que Saïd a échoué à l'examen d'entrée en sixième. - Mais, je regrette. Il est là mon fils. Il est dans cette classe là bas. Je l'ai vu à plusieurs reprises quand je suis venu réparer les radiateurs. On fait venir Saïd. Alors? Saïd s'est fait passé pour un autre enfant mort pendant les vacances. Il fut renvoyé, bien sûr. Sans oublier la tannée que lui administra son père. Saïd baisse toujours la tête et sourit, quand il me rencontre. Il sait que je raconte sa petite histoire à tout bout de champ. Maintenant, il en rit.

La géographie contre Zemmora.

 
Il est de ces gens qui saisissent le moindre éternuement de l'Algérie pour la rabaisser. Selon nos amis de "là-bas chez nous" (France), nous ne savons pas conduire, nos routes sont défoncées, nos plages sont sales, le hidjab est malmené; moi, le cousin, je m'assoies par terre et mange avec ses mains, ma femme élève des chèvres au centre de ville, etc, etc, etc... Que voulez-vous que je leur dise? Il y a une part de vérité. Je ne le nie pas. Mais, parfois, je dis que c'est vrai alors que c'est totalement faux. Simplement pour mettre fin à une discussion byzantine. Ils vous parlent ainsi de l'Algérie parcequ'ils l'adorent et ne lui veulent que du bien. Nos "Là-bas chez nous" parlent de l'Algérie avec passion, il l'appellent "bled". Quand on dit bled, c'est pour rappeler que c'est que la France. En tout quoi!! Ce n'est que le bled. Même nos sangliers sont plus gros que ceux des forêts françaises. Et pourtant, on n'en a que faire et ils ravagent nos cultures. Et puis, l'Algérie, c'est quatre fois la France. Et les Français, c'est rien par rapport aux Suédois et aux Allemands! Ben, on le dit bien chez nous. N'importe quoi! Pourvu que je me défende. Ils aiment trop l'Algérie et la portent bien au coeur. Enfin le bled. Allez chez eux et dites que vous venez de débarquer et que vous n'avez pas où gîter. Allez! Les enfants chez la voisine. Vous êtes chez vous à présent. Et ils sont bien organisés. Comme une colonie d'abeilles. Vous n'y comprendrez que dalle. De l'autre bout de la ville, à des kilomètres, on risque de vous apporter un "rass el hanout" (douze épices) fort pour votre berkoukess. Ils disent que rien ne va plus chez nous. Et pourtant, nous ne cessons de répéter "elhamdoulillah". Dieu merci. Nous aimons ce pays. Nous le chérissons. Je ne veux pas en discuter. Vous voulez le quitter? Je vous comprends. Vous êtes frustrés. Mais vous le porterez toujours dans votre coeur!! Toujours, toujours, toujours. Comme les autres de "là-bas chez nous". J'ai un copain qui passe ses vacances en Algérie, mais n'a jamais dit du bien de l'Algérie. Et pourtant, il l'aime tant. Il est presqu' illetttré et vous parle d'économie, de finances, de mécanique, de médecine, d'internet, enfin de tout. Sauf de son travail là-bas. En France, il était balayeur dans une petite commune. Puis il a été promu aide-jardinier. Il se la coule douce avec son rateau et son tuyau d'arrosage. Benaïssa, c'est son prénom. Il habite la région parisienne. Il ne me téléphone jamais. L'euro lui est si cher. Allez, je vais lui téléphoner. Une "sadaka". Cinquante ou soixante dinars, c'est rien. Il est presque l'heure du f'tour chez nous. A Annaba et Tebessa, ils ont déjà "fatré" (rompu le jeûn). Alger, aussi, il y a une bonne demi-heure. Et nous, dans quelques minutes. - Allô, Benaïssa, c'est moi! Ton cousin! Oui je vais bien! Oui, il a vendu ses chèvres. Non, le "hmar" (âne) a été écrasé par le tracteur de H'mida. Maâlich, je lui dirai de te réserver deux bons kilos. Il est pur, le miel de M'naouar, te dis-je. Deux kilos, c'est suffisant.... Et ça dure. - Aïssa, le muezzin! Je dois allez manger! - Quoi? Vous n'avez pas encore rompu le jeûn? Pôpôpôpôpôpô! Prononcez "p" en arabe, malgré l'absence de ce son étragne dans notre langue. - Ecoute, Benaïssa, je te comprends très bien. Ce n'est pas bien chez nous! Rien ne va. Le monde entier est contre l'Algérie. Ne me dis pas que la Madame la Géographie est aussi contre nous et nous a mal placés sur le globe terrestre. Les cinquante ou soixante dinars de communication ont été multipliés par cinq ou six. J'étais si tranquille, avec mon livre, à attendre l'appel à la prière du muezzin. C'était mon dernier mot à Benaïssa. Depuis 2003, il n'a pas remis les pieds chez moi. Ah non, une seule fois. Par nécessité. Il avait besoin d'un logement. Pour Benaïssa, nous sommes des moins que rien. Dois-je habiter la lune pour qu'il vienne prendre un thé comme avant. "Pôpôpôpôpô".

La fille sans doigts.

 
Le 3 août 2007. Comme à chaque fois bien sûr, je dois changer les noms de mes personnages. Vivants ou morts leurs mémoires doivent être préservées. Je suis chagriné, Astrella, qui a l'habitude d'écouter mes histoires ne répond plus. Je ne sais ce qui lui arrive, elle qui en raffole de mes histoires. Quand je parle de Bab El Oued, un quartier d'Alger, nos jeunes ne se reconnaissent pas. Pour moi, Bab El Oued, c'est une porte d'Alger. Comme Bab El Behar, Bab Sidi Ramdane, Bab Azzoun... Mais en plus, il y a les Trois-Horloges, Bastos, le Majestic et mon ami Mohamed, le cueilleur de jasmin. Plus de jasmin. Et çà ne veut pas changer dans ma tête! Je dis encore Lavigerie, du nom de cet archevêque au lieu de Mohamédia. Pfffff! Je dis encore Cinq Maisons. Je reviens à mon histoire. Chaâbane est tout sourire ce matin. Son sourire ne quitte plus son visage. - Inchallah, que du bien, Chaâbane! - Je viens de vivre une histoire incroyable! Le vagabond du monde vous prévient tout de suite. Ne me dites pas à la fin de mon histoire que cette aventure ne vous serait pas arrivéé parceque vous êtes forts, malins, observateurs ou autre qualificatif d'éveil. Elle aurait pu vous arriver, car Chaâbane est officier de police. Plus observateur que lui, tu meurs. Un fin limier. Chaâbane habite Bab el Oued. Il y est natif. Il connait tout le monde et tout le monde le connait. Il n'a ni père, ni mère, ni frère, ni soeur. Son père est toujours de ce monde, mais ne vit plus avec lui. Sa mère est morte en couches. Chaâbane a été élevé par sa grand-mère maternelle. Sa grand-mère vit seule. Tout Bab El Oued l'estime. Elle est vieille. Elle ne peut plus faire le ménage. Elle peut tout juste cuisiner. Le linge, la vaisselle, le repassage, les courses, les travaux domestiques sont une grande corvée pour elle. Mais. Le mais du vagabond, vous le connaissez, il vous renvoie loin. Il y a Lamia. Une gentille petite voisine. Elle n'a que douze ans. Elle vit presque chez Mani, la grand-mère de Chaâbane. Dès qu'elle rentre de l'école, elle jette son cartable et va aux bisous de Mani. La fille est tès énergique. Lamia fait tout. Chaâbanel'aide de temps à autre. Lamia devient femme. Oui vite. Elle a vingt ans. Chaâbane en a vingt-sept. La grand-mère est de plus en plus vieille. Chaâbane, l'orphelin demande la main de Lamia. Y a t-il meilleure liaison? Une fille qu'il connait très bien et qui le connait très bien. Un fille qu'adore Mani. On lui accorde sa main. Il est ravi. Au travail, Chaâbane n'est pas dans son assiette. - Inchallah, que du bien, Chaâbane! Voilà mon ami qui nous révèle le secret de son sourire et de sa mauvaise humeur. Et aussi de son étonnement. Mais il n'est pas abattu. Du tout. - Chaâbane, mon ami, qu'est-ce que tu as fait? C'est Brahim, le cousin de Lamia. Il aime bien Chaâbane. - Ma cousine n'a pas les doigts de la main droite. A ras, mon ami. Pas une seule phalange et de naissance! Il lui exhiba une photo à l'appui. Chaâbane chancela. Il a lavé la vaisselle avec elle. Il l'a aidée à tendre le linge. - Comment a t-elle fait pour me leurrer, se demandait Chaâbane? Non Chaâbane. Elle ne t'a pas leurré. Les femmes ont leurs secrets. Il fallait lui demander sa main et la toucher. C'est simple. Tout se fait sur demande chez les femmes. Le plus beau! Tenez-vous bien. Lamia s'est mariée à Chaâbane et a des enfants. Je le crois parce que Chaâbane vit heureux. Il ne m'a jamais dit qu'il a annulé le mariage avec Lamia. Je le lui demanderai. Salut Chaâbane.

Médecin...tout simplement.

 
Qui peut situer la localité de Douba sur une carte d'Algérie? Presque personne. Aujourd'hui, vous la connaîtrez et saurez la situer. Douba est un lieu-dit sur route nationale n° 5, à trente-cinq kilomètres à l'est de Bouira, soit-dit en allant vers Bordj Bouarréridj. Elle dépend de la commune d'Ahnif. Le docteur Ghedia la connait. Mais, il n'y connait personne. Et pourtant, il a là-bas, un confrère qui sort du commun. Le docteur RAHAL Hamadèche! Mon ami, Hamadèche est aussi têtu et tordu que moi. Il faut se lever tôt pour essayer de changer les traditions ancestrales qui sont ancrées en lui. C'est un grand kabyle. Un kabyle et demi. Pas une seule femme ne comprends l'arabe chez lui. Et, croyez-moi, elles font tribu! C'est la Kabylie profonde au rebord du majestueux Djurdjura. Si vous vous y engouffrez comme je sais le faire, vous vous apercevrez que le temps s'est figé dans cette région de Mechdella. Vous connaitrez Dda Hamou, le forgeron, la zerda des Ath Salah, la Djemaâ de Ghafour et vous entendrez des noms de lieux qui sonnent si bien. Des Taourirt, des Ighzer, Takerboust et bien d'autres encore. Des gens merveilleux. Grands comme leur histoire. Le docteur RAHAL Hamadèche est né en 1961. Quelques jours après l'assassinat de son oncle Hamadèche par les troupes françaises au cours d'un accrochage. Un autre longue histoire de ce Hamadèche. C'est une tradition que de porter le prénom d'un héros. Et Hamadèche est devenu un héros. Qui dit mieux? Le docteur RAHAL n'a qu'une seule chose en tête. Garantir le repos du père, Allah yerhamou. Il l'a fait le Hamadèche. Son père? Un patriarche. Sa mission: réciter le Saint Coran tout le long de la journée. Rien d'autre. Ah oui! Et jeûner. Toujours au même endroit. A l'entrée de l'huilerie. On dirait qu'il bénit l'olive et l'huile de sa Baraka. L'huile d'olive coule à flots. Baraka pour Baraka, le patriache a insuflé son soufffle à l'enfant. Une voiture de marque Mercedès s'arrête. En descend un notable. Que veux t-il? Une consulttion chez le docteur RAHAL. Mais de quoi manque t-il celui-là? Il peut se faire ausculter par les meilleurs spécialistes. "Non, mon ami. Je ne viens pas parceque les consultations sont gratuites. Le docteur Hamadèche a une baraka ancestrale. Le même médicament prescrit par Hamadèche et par un autre médecin n'a pas le même effet." Oui, tout le monde là-bas vous le dit. Les médicaments prescrits par le docteur RAHAL sont plus bénéfiques et agissent mieux. Prouvez le contraire à ses milliers de patients. Plus encore. Le docteur se déplace à ses frais. Il n'a pas de voiture. Parfois, son frère se charge de l'amener au chevet des malades. Enfin, quand il est là. Vous voulez encore? Les plus démunis trouvent leurs médicaments sur place. Encore? Il aide les médecins dans plusieurs hopitaux. Il n'est ni riche, ni rouge communiste! C'est un RAHAL! Pas plus. Il n'arrivait pas à subvenir à ses besoins et refusait de faire payer les consultations à ses patients. Un téméraire! La Baraka l'a poursuivi et ne le lâchera pas! Il gagne bien sa vie et l'huile de la Baraka coule toujours à flot. Merci Hamadèche et merci à celle qui t'a enfanté. Riche ou pauvre, vous n'êtes qu'un patient pour lui.

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