HIKAYATE DU TERROIR

LEGUMES FRAIS

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29 mars 2007. Nous sommes dans les années 1940. Nos aïeux ne s'ennuyaient pas. Adda Benyoucef Addadi est marchand de légumes. Son magasin est situé en plein centre de ville. Il est très sérieux et très respecté notre Addadi. Son commerce est florissant grâce à son honnêteté, ses prix défiant toute concurrence et la qualité de ses produits. Il s'approvisionne auprès des cultivateurs locaux et à Relizane. Tout est frais et rien n'y manque. Mais... j'ai toujours ce "mais" qui fait le sel de mon mets. Je me nourris de ces histoires et je n'aime pas que ma nourriture soit fâde. Sans mon "mais", mes histoires n'ont pas de charme. Mais voilà que la compagnie se tourne vers ce commerçant bien de chez nous. Pourquoi ne pas le piéger pour le faire sortir de l'ordinaire et de la routine? Qui peut-il être après tout? Un cousin, pas plus! Sous la houelette du jeune garde-champêtre Bousserouel Benaïssa, on se dirige vers le local de Si Addadi. - Ah, les belles carottes! Quatre kilogrammes, s'il te plait, Addadi. Je vous ai évité les salamalecs et les blagues qui fusent quand deux de nôtres se rencontrent. - Ouallah, Si Benaïssa, je ne sais ce qui vous arrive, mais tu n'es pas le premier à m'acheter une telle quantité de carottes. - Ne me demande rien, Addadi. Je fais comme tous les autres. Tu vas être obligé de te réapprovisionner. Effectivement, la carotte a disparu, en un rien de temps, des étals de notre ami. - Ah si Addadi, il fallait me laisser une petite part de tes belles carottes. - Mais je n'en savais rien, pardi. Il fallait me prévenir. Et les amis s'en vont le couffin vide avec la promesse de les approvisonner dès l'après-midi. Tous les nôtres sont passés pour s'approvisionner en carottes. Une pensée à nos deux bouchers Belarbi Mouha Belkfif et Belarbi Belkacem, notre éminent taleb Berrached Si Moulay Ahmed, Si Benaouda Lamdjadani, Adda Benyoucef Miloud Ould Bekaddour, Si Benaouda Benadda le coiffeur, Si ElHadj Benadda Ould Si Messaoud, Hadj Abelkader Benadda Ould El Habib secrétaire à l'état civil et à tous les autres que je soupçonne d'avoir pris part à cette anecdote. Allah yerhamhoum. Qu'allah les accueille dans son vaste paradis. Je continue. Et notre marchand alla s'approvisionner. Comme à l'accoutumée? Non. Beaucoup plus. Il y investit presque tout son argent. Presque tout son capital. Et le voilà qui attend sa clientèle. Enfin, ses cousins, devrai-je dire. Tout se passait entre Hararta. Mais...personne ne vint s'approvisionner l'après-midi. Il s'inquiète un peu. Personne n'arrive. Il s'inquiète encore plus. Mais que se passe t-il? Tard dans la soirée, avant de rejoindre leurs foyers, les nôtres, en bande organisée de farceurs impénitents, se présentèrent, avec leur plus large sourire. Si Addadi soupçonne quelque chose. - Alors, l'ami, on s'ennuie au milieu de ses belles carottes? Et Si Addadi comprit qu'il a été victime de ses amis et cousins plaissantins. Qu'a t-il fait d'après vous? Ben, il en a ri de bon coeur. Il a ri plus que les auteurs de cette farce. Car, en fin de compte ce n'était qu'une drôlerie de la vie quotidienne de nos aïeux.

Le maître est plus fort.

29 mars 2007. Ah, les triplées Belarbi de Montréal! Hadjar, Nora et Sara, les plus beaux prénoms du monde. Onze ans et elles manipulent déjà merveilleusement le clavier.Eh bien, mes aînés étaient loin d’être aussi éveillés que vous. Ecoutez moi ça. Début des années 1930. Quelques aînés étudient le Coran et la langue arabe chez Si Belhor. Cheikh Belhor est très éveillé. Il est en avance sur son temps. C’est un érudit qui vous fait la morale à longueur de journée. Il est très estimé. Un seul défaut! Très sévère avec ses chenapans d’élèves. Fessées et raclées sont le meilleur moyen de mettre de l’ordre dans les esprits. Un menu quotidien. Tout le monde est derrière lui, parents et élèves, les assidus comme les paresseux. Quand on mérite la correction, on ne rechigne pas. Ben, tout le monde en rit dès la douleur passée. Je ne sais pas si Cheikh Belhor pendait au plafond ses élèves par les pieds. Amis lecteurs et lectrices, ne vous étonnez pas, c’était la coutume et d’autres peuples et nations utilisaient les mêmes méthodes. Je disais donc que nos aînés n’étaient point éveillés et les voilà entre les mains du grand Cheikh qui avait des méthodes infaillibles pour dresser ses ouailles. En complicité avec les adultes, il a fait rentrer dans la tête de ses élèves qu’il pouvait se métamorphoser en aigle, en mouche, en corbeau, en moineau… Et les observer chez eux comme au souk ou pleine forêt. Justement, à propos de forêt. Les promenades dans les bois étaient le plus des loisirs pour ces enfants démunis de tout y compris de l’eau courante et de l’électricité. Un jouet? Jamais vu. Le summum de l’indigence. Je ne vous parlerai pas de besoin et de famine. Rions plutôt. Mois de mars. Le vrai printemps de chez nous. Les tulipes sauvages ont éclos. Un soleil radieux. Une journée bien printanière. Et voilà nos amis Ahmed, Abdelkader, un deuxième Ahmed et d’autres encore en pleine forêt. Les rires fusent de partout. On crie. On chante. On imite le Cheikh. On saute d’une branche à l’autre. Le déjeuner est sur place. Fruits sauvages et bonnes herbes. Au cours d’une course folle en pleine clairière, Abdelkader lève les yeux et aperçut un corbeau qui planait non loin d’eux. Hors de lui, il se jeta dans un fourré en criant:<< Le Cheikh! Le Cheikh!>> Toute la compagnie se planqua tant bien que mal, car la surprise était de taille. Nul ne soupçonnait que Cheikh Belhor pouvait s’aventurer jusque là. L’alerte passa quand le corbeau disparut et les adolescents reprirent immédiatement le chemin du retour en se faufilant à travers les fourrés, le Cheikh peut apparaître à tout moment. Le lendemain, ils ne s’étonnèrent pas du silence du maître, car ils s’étaient si bien cachés à sa vue. Et puis, personne ne savait qu’ils allaient en forêt. En plus le Cheikh peut se transformer en ce qu’il veut, mais il ne pourra jamais connaître leurs intentions. Oui, ils croient bien. Amis lecteurs et lectrices et petites Hadjar, Nora et Sara, les acteurs de cette petite aventure étaient âgés de…quatorze ans. J’ai vu, hier, Si Abdelkader Adda Benyoucef ould Si Djillali. Bien sûr que je lui ai embrassé le front. Je l’ai suivi un moment. Il faisait nuit. Il était accompagné d’un autre taleb et j’ai eu honte de lui demander qui l’accompagnait dans cette aventure. Je vous promets de vous ramener les noms. Et vous à quatorze ans croiriez-vous de telles balivernes d’aigle, de corbeau et de moineau? Bien à vous.

MOHAMED, LE SUEDOIS.

21 mars 2007. En 1958, Slimane Mohamed est âgé d'une vingtaine d'années. Celà fait bien longtemps qu'il été renvoyé de l'école. Il sait parler français. Il a étudié jusqu'au cours de fin d'études primaires élémentaires. Une classe qui n'existe plus depuis des années. C'est la dernière classe du primaire avant le renvoi pour la majorité des indigènes. A vingt ans en pleine guerre, on est turbulent. On n'a qu'une idée: La France dehors! Lors d'une altercation avec la troupe, Mohamed s'emporte. Aklia, un féroce harki, lui assène un coup de crosse qui lui fit diminuer la vue. Je mange mal, je ne m'habille mal et mainrenant je vois mal. Quelle vie! Quelle misère! Mohamed est toujours vivant, il porte de grosses lunettes. Il porte la barbe, aussi. Il est Hadj. Il n'a qu'un fils, Saïd, député vert en Suède et grand ornithologue. Hadj Mohamed, un seul commentaire et je suis démasqué. Lis et souris. Nous sommes tous fiers de toi. Tu n'es qu'un lecteur comme les autres. Sinon, je ne viendrai pas chez toi. Et après? Voilà. A l'indépendance, Mohamed demande qu'Aklia soit fusillé pour les crimes qu'il a commis. Non! Il sera grâcié comme les autres harkis. Mohamed prends sa valise! Direction vers l'inconnu. Comment peut-il partager son pain avec son tortionnaire? Mohamed, excuse-moi, je dirai tout! Leïla Nedjar, Amine Berrached, les petits Belarbi de Montréal ou les Lamdjadani de Londres sont nos enfants. Ils doivent connaître leurs aînés. Et voilà Mohamed en Suède. Il parle bien le français. Mais son écrit est compréhensible. Mohamed est énergique. Il se faufile aussi partout. La première de choses, étudier. Inimaginable. En moins de dix ans, il décroche quatre licences. Sciences financières, journalisme. Euh! Mohamed et les deux autres? Je me rappelle qu'il me parlait de socionomie. Enfin, ce ne sont pas mes diplômes. Mohamed n'a pas oublié l'Algérie. Il y vient souvent. Il accompagne les délégations officielles de Suède. Et les sportifs. Surtout les cyclistes. On ne les voit plus ces cyclistes.. Ses amis. Le premier ministre Olof PALME et une princesse de Suède. Il fait partie de la cour de cette princesse. Il était l'ami de sa Majesté le roi de Suède Carl XVI Gustaf et de sa famille. Même en été, il est parmi sa suite dans sa résidence. Il a du temps pour l'Algérie. L'automne. J'ai lu une lettre de recommandation d' Olof PALME au secrétaire général de l'ONU, Kurt WALDHEIM, concernant Mohamed. Mohamed se marie à une professeur de mathématiques à Boston, aux Etats Unis d'Amérique. Il aime beaucoup sa femme. Rigole bien Hadj Mohamed. Je ne dirai rien d'elle à part qu'elle est un peu plus âgée que toi. Mais elle est riche. Pfffffff! Très riche! Un seul défaut, mes amis: elle adore les mathématiques. Hadj Mohamed, ton épouse est une mahboula (folle). Comment peut-elle aimer les maths? Maintenant, Hadj Mohamed a des lacs dans sa propriété. Il est ... Non, je ne dirai pas ce qu'il fait dans la vie. Hadj Mohamed, mon ami, vivent les vagabonds!.. Il n'y a pas un pays au monde qu'il n'ait pas visité. Enfin, presque tous. Il ne fait rien. Il fait vagabond, un peu comme moi. Sauf que moi je suis moins que moyen. Je suis plus près de la pauvreté. Mohamed! Toute ta Suède ne vaut pas une "gaâda" par terre avec un thé préparé par ta soeur Kheira, qu'Allah nous la garde. Hahaha! Hadj Mohamed. Je vais te brûler ton coeur. Ramadan, après les taraouih, que feras-tu? Moi, c'est la grande djemaâ et les rires à gorge déployée jusqu'au matin. Et cette odeur particulière de la h'rira qui se dégage de chez Âmti Aïcha! Et vous n'avez pas de muezzin à Göteborg. Ne pleure pas, Hadj Mohamed. C'est le Mektoub. Mes amis, à part qu'il a un fils député vert en Suède, il a, aussi, une femme qui l'adore. Et... Des habitations en Suisse, en France, à Alicante en Espagne et.....rien en Algérie. Mes amis, je parie qu'il va venir à la lecture de cet article. Il vient juste de quitter l'Algérie. Il y a moins de six mois. L'Algérie l'habite. Je vous le ferai savoir, s'il réapparait. Il aime trop Zemmora. Il l'aime jusqu'à s'ennuyer à en mourir. Il aime s'asseoir au centre de ville de Zemmora chez Benadda Mustapha. Passage obligé des Zemmoréens. Il nous dresse un vrai barrage. Impossible de lui échapper. Ah, le sourire, Hadj Mohamed!! "Taâraf ouella." Tu ne peux pas enlever cette vieille expression? Hadj Mohamed n'a rien fait pour devenir riche. "Inna Allaha yourzikou men yechaa".

UN CHANCEUX.

28 mars 2008. Un chanceux. Aux LACHEHEB Nassim du Bahreïn, Ahlem de je ne sais où, Khelifa de Zemmora qui est cool parce qu'il est Zemmoréen et encore plus cool parce qu'il harrati, Fatiha d'Oran je crois et à Nabyla la demi-LACHEHEB. Enfin si vous existez vraiment les filles, car les garçons existent bel et bien. A vous les jeunes, je vous raconterai une histoire que vous n'entendrez nulle part. Je l'ai racontée mille et une fois aux copains, mais je ne l'ai jamais écrite. Non pas par paresse ou manque de temps, mais par respect à son héros et sa grandeur à mes yeux que je ne veux pas bafouer. Je suis certain que je ne serai jamais à la hauteur d'écrire sur nos vénérables et humbles aînés toutes générations confondues. De Si Messaoud BENADDA à LACHEHEB Hadj Miloud en passant par Hadj Mohamed BENAMEUR le faiseur de miracles et SEGHIER Benayada. Qu'Allah m'arme de courage, force, vigueur et énergie pour toujours vous servir, mes chers Hararta. Grâce à vous qui me donnez cet élan, les jeunes, je vais activer avant que la mort ne me surprenne. Je dois, inchallah, vous vider tout ce que j'ai dans mon sac. Et Allah sait ce que je cache comme faits d'armes de nos aînés. Voilà voilà, j'arrive à mon histoire. J'ai un ami en Kabylie qui a le plus moderne pressoir d'huile du monde. Une merveille. Le problème, c'est qu'il n'arrive pas à écouler son huile. Mon cousin Hadj Miloud LACHEHEB, avec un pressoir moins performant fabrique une huile merveilleuse classée "vierge", la plus appréciée à travers le monde et jamais il ne lui est resté une seule goutte en stock. Je dis une seule goutte pour vous et pour les autres. Pour moi et les copains, il en reste toujours derrière les grands fûts en bois que Nabil son fils sait ranger de façon à bien se faufiler et que M'hamed l'aîné le désordonné chamboule. Je suis gâté car j'exige chez eux le meilleur du meilleur et je paie comme je veux et quand je veux. Ils sentent bien que je leur voue un grand amour. Dire amour, c'est trop est peu. C'est à chaque fois le même scénario. Au lieu de vous raconter une histoire, je vous raconte mes passions. Je continue mon histoire. Donc Hadj Miloud est un bon commerçant. Il écoule vite toute sa marchandise. Huile et olives de toutes catégories. Bienvenue aux araignées et autres fantômes deux mois après la cueillette d'olives. Deux mois, pas plus. Pendant que les autres en Kabylie, à Sig, Djidiouia et Sabra n'arrêtent pas de larmoyer, Hadj Miloud fait la grasse matinée et se lasse. Il hiberne même. Façon de parler, car il ne rate jamais la prière de l'aurore, el fadjr. Toujours calame, énergique et souriant. Zen, comme dirait Sid Ahmed. Mais où a t-il développé son sens des affaires? Mais non, quel sens des affaires, je plaisante. Mon cousin a toujours eu le bon sens de frapper là où il faut et quand il le faut. Cet ingrat état algérien qu'il a servi ne lui reconnait pas ses mérites. Dès l'indépendance, on lui fit appel pour contribuer à mettre sur pied les mécanismes de la fonction publique algérienne. Des mois à réfléchir avec la crème des cadres algériens à mettre en place l'engrenage de l'administration. Ce n'était pas une mince affaire. Lui qui était au courant de tout ce qui touchait au militantisme et nationalisme algériens depuis sa plus tendre enfance et faisait de son mieux, durant la guerre d'Algérie, d'être un maillon de la chaîne qui contrecarrait tant qu'elle pouvait les services de renseignements français, se retrouva parmi les oliviers et les barriques. Et ça, c'est une autre paire de manches. J'y reviendrai. Il reniflait dans l'air les arrestations et autres exactions et ne manquait pas de prévenir qui de droit. C'est qu'il côtoyait les chouhada BOUSSEROUEL Mohamed et MECHAOUI M'hamed et autres SLIMANE Mohamed et le fidaï LACHEHEB Abdelkader dit Kaya. Les premiers étaient bien plus âgés que lui, certes, mais le fait qu'il travaillait chez Georges DEVENEY, un riche colon, lui garantissait une bonne côte chez tous les militants qui le considéraient comme une source potentielle de renseignements. Il a hérité de son père cette vigilance et ce sens aigu de l'amour de la patrie. Son père, ce féru de mécanique automobile, passait en priorité par exemple, les voitures qui servaient au transport des "Fellagas". Avec ses grosses lunettes, on percevait en lui l'esprit fouineur et méticuleux doublés de l'amour du métier. Donc mon cousin se retrouva à la fin des années 1960 parmi les oliviers et c'est là qu'il apprit les ficelles des métiers de l'huile et de l'olive. Responsable à l'office national des produits oléicoles (ONAPO). Pour ceux qui ne le savent pas, l'état distribuait aux fellahs des bénéfices qu'ils n'ont jamais réalisés. Mais à l'Onapo, on réalisait de vrais bénéfices. De gros bénéfices. Une entreprise qui vit et sévit encore aujourd'hui. Avec Hadj Miloud, on exportait les olives vers l'étranger. Bien sûr qu'il était sensé promouvoir les produits. Mais comment parvenir quand on a les mains liées? Eh bien, la ruse, pardi! Les Français s'accaparaient des olives de meilleure qualité, bien sûr et ça se payaient cher et rubis sur l'ongle. Mais comment écouler ces minuscules petites olives de piètre qualité? Qui voudra de ces fruits chétifs en forme de haricots? Qui pourra les faire digérer à quelque pays ami du tiers-monde? Il n' y a que Hadj Miloud LACHEHEB qui en est capable. Il va faire ingurgiter ces maudites olives non pas à un petit pays du tiers-monde, mais à un grand pays. Oui, un grand pays. Et chaque année, s'il vous plait. Cette minuscule olive au noyau proéminent est payée cher comme la meilleure des olives. Vive l'URSS!! Voilà, j'ai presque tout dit. Le bon sens de Si Hadj Miloud a fait que pour se débarrasser de ce qui reste en stock, il fallait seulement une petite connaissance à la compagnie aérienne Air Algérie pour troquer les billets Alger-Moscou contre d'autres Alger-Paris-Moscou. Une simple escale sans aucune valeur touristique. Une escale sans quitter le moins du monde l'aéroport d'Orly. Toute une délégation du ministère du commerce extérieur de l'URSS qui venait chercher de quoi agrémenter les fêtes de fin d'année en Union Soviétique était rabattue grâce au bon sens de notre cousin. Cousin, tu as abandonné l'olivier pour le métier de libraire pendant des années, mais il ne t'a pas lâché cet arbre du Coran et des prophètes. Tu es chanceux, mon ami, d'être chez nous le fleuron de l'huile pure et bénie et de l'olive, ce fruit des pauvres. Tu es chanceux d'avoir eu l'honneur de recréer un métier disparu chez nous. Avant de terminer, je voudrais dire à tes neveux et nièces, à tes enfants et à mes lecteurs que Tonton Hadj Miloud a beaucoup à raconter. L'insolite de l'insolite. Allez, raconte-nous ces pensions que n'ont jamais touchées leur pensionnaires. Oui des pensionnés qui abandonnent leur pensions à l'état. Non pas parce qu'ils sont riches, mais... Ils doivent payer 500 dinars le voyage en autocar pour aller toucher 200 dinars. Autant abandonner. Bientôt, soixante-dix ans, Hadj Miloud. Allez, aboule ce que tu as dans le ventre, car nous avons soif des belles hikayate du terroir par ces temps où l'on vous répond "Je vais bien, elkhedma-eddar"* pour se soustraire à la vie, qui de votre temps était "elkhedma-eldjemaâ-edhahk"** et où l'on discutait entre frères, amis, cousins et voisins à bâtons rompus sans haine ni rancune aucune et sans penser ce que nous réserve le lendemain. Je vous quitte, fistons. Les temps ont bien changé et j'ai le coeur serré et les larmes aux yeux. Il es 3 heures du matin, le samedi 29 mars 2008. Toi, là-bas au Bahreïn, dis-leur que les Hararta se portent bien. Nous avons toujours caché nos maux, dignité oblige et nous n'avons besoin ni de charité ni de compassion. A l'autre aussi, maintiens le cap et comme grand-père, vérifie toujours le moyeu et que l'APU ne te joue pas de tours. Et toi la fille aux galons étoilés, relève la tête, tu es harratia. Je vois, Prophétesse que tu n'as pas perdu le sens de l'humour et je remercie ta fille de t'avoir éveillée à lire les tiens. Réveille moi l'autre, le musicien aux cheveux longs. Je vous étonne? C'était un fait d'armes parmi mille de Hadj Miloud. Je m'excuse du peu, mais j'y reviendrai, inchallah. Bonne journée, les enfants. * travail-logis **travail-compagnie-rigolade.

DAHMANE

26 mars 2008. Si j'ai longtemps hésité à écrire sur Dahmane, c’est que je ne savais pas par où commencer. J’essaierai , inchallah, de ne rien omettre sur ce monument de la Smala. En réalité, cette fois, j’ai choisi de vous raconter l’histoire du douro, mais comme j’aime tenir mes lecteurs en haleine, je vais écrire une longue introduction pour vous le présenter sous ses différentes facettes. Et plus tard, je passerai directement sur les aventures de ce harrati hors du commun. La Smala, fin des années 1950. Toute offensive contre notre vieux quartier était suicidaire et vouée à l'échec. Nous dominions Zemmora par notre altitude et l'abondance de pierres, de liberté, d'agressivité et de...discipline. Toute offensive ennemie devait se dérouler contre nos positions sur les hauteurs du tunnel de chemins de fer. Côté ouest. Le terrain s'y prêtait pour les tentatives. Je dis bien tentatives. C’est à ne rien comprendre. Une question me triture depuis ma plus tendre enfance. Comment Dahmane, un gars de la Smala, un de nos meilleurs guerriers a-t-il pu épauler les gars de l’hôpital contre nous?? Mais non, « l’hôpital », c’est un quartier de Zemmora. En réalité, il s’appelle « sebellete BELAOUIDATE », la fontaine de BELAOUIDATE. Une fontaine qui n’existe plus. Disparue depuis les années 1980. Encore un patrimoine zemmoréen qui a fichu le camp. Dahmane. C’est le diminutif d’Abderrahmane. Mais son vrai prénom, c’est Benatia. BENADDA Benatia. Il se confond avec l’ASZ, les quatre coins et la Smala. Il fait corps avec eux. Un monument et un aventurier malgré lui. Il a toujours quelque chose hors du commun. Des exemples au hasard ? Début des années 1970. Une vipère pointe son museau triangulaire derrière le compteur kilométrique de la belle Renault 8 bleue, alors qu’il roulait à plus de cent kilomètres à l’heure. Il abandonna sa voiture pendant un mois El Matmar. Un mois, juste un mois. Pourquoi juste un mois ? Lui-même ne le sait pas. Pourquoi pas 29 jours ou 32 jours ? Encore ? Dahmane dirigeait la seule pharmacie de Zemmora. Elle fait face à la poste. Une pharmacie étatique comme toutes les autres à travers l’Algérie. Une agence très bien gérée. Un exemple. Une école. Bien entretenue et accueillante. Dahmane, étant en retraite, je suis en droit de vous révéler que c’était le seul pharmacien en Algérie, à l’époque où tout appartenait à l’état, qui détenait un « registre de crédit » comme on l’appelle chez nous. Des créances. Nous nous approvisionnions comme dans une épicerie. A ses risques et périls en cas de contrôle des ses chefs. Et alors, qu’est-ce que vous croyez ? Ce n’est parce que ça appartient à l’état que Dahmane va abandonner les siens ? Jamais, il ne nous a abandonnés. Il était à notre disposition vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cents soixante-cinq jours sur trois cents soixante-cinq. Nous le réveillions à quatre du matin en plein hiver pour le tester. Infaillible et infatigable. Cinquante-neuf ans et aucun changement. Du tout. Nous comptons toujours à ses yeux. Je reviens à la guerre. Nous, enfants de la Smala, n’avons jamais perdu une bataille contre les autres quartiers. Mais nous avons tous des séquelles qui paraissent en été sur nos crânes rasés et nos genoux. Dahmane porte toujours sur la joue gauche le prix de sa désertion vers le camp ennemi. C’est que durant la « guerre » des quartiers, il reçut sur la joue gauche une bouteille de verre. Une bouteille verte d’eau minérale. De marque Perrier. En une fraction de seconde, tout le côté gauche de son visage s’enfla, son œil clos était cerné d’un énorme bleu nous inquiéta bien. Je n'étais que spectateur, ou petit aide. Ramener des pierres, de l'eau pour la troupe, un morceau de chambre à air pour serrer les tire-boulettes... La blessure de Dahmane sonna la fin de la bataille. Dahmane qui a aidé le camp adverse est conduit illico chez la mère du lanceur du projectile. Aïcha Bent El Hadj Ali. Elle était entrain de repasser. « Mon fils Mohamed ? Qu’Allah lui donne un coup. Oui un coup, c’est la traduction adéquate. C’est la traduction de « darba » en bon arabe de chez nous. Mohamed, c’est Chabab. BOUSSEROUEL Hadj. Et la pauvre mère prit un chiffon humide, le posa sur la joue de notre ami et le fer chaud sur le tissu fit son effet immédiat d’atténuer la douleur. Elle appliqua plusieurs fois le lourd fer de fonte qu'elle chauffait sur un réchaud à pétrole ou un feu de bois. Dernière opération, une pièce de cinq francs, « douro », bien serrée sur la joue et le tour est joué. Dahmane a failli perdre la vue. Nous fûmes tous contents quand il ouvrit l’oeil et annonça qu’il voyait bien. Personne n’inquiéta le brigand Chabab ni sa pauvre mère. Ammi Abdekka ould Mohamed, son père, Allah yerhamou , était un exemple de sérénité et de sagesse. Quand à sa maman, Allah yerhamha, elle était la générosité et la gentillesse personnifiées. Ce cocktail de bonnes qualités des parents, les oualidine comme on dit chez nous, fut ingéré à leur progéniture avec une bonté sans bornes chez Mamma, une érudition chez Mokhtaria, Allah yerhamha, un esprit d’analyse sans failles doublé du sens du sacrifice chez Dahmane, la tranquillité et la douceur chez Fatiha et l’attachement aux siens chez la petite Fatima. Je retourne au vrai de vrai. A ce que je voulais vraiment vous raconter. C’est l’histoire du « douro ». Personne n’ignore que Dahmane et Houari sont les meilleurs amis du monde. Ils sont amis et voisins. Seuls le travail les sépare. Houari, c’est BENAMAR. Un autre monument de la Smala. J’ai beaucoup de choses à raconter sur celui-là aussi. Voilà qu’un jour, les copains décidèrent de mettre en quarantaine Dahmane. Chose impossible dans la réalité. On le décide, mais l'application est difficile, car vous risquez de vous retrouver chez le boycotté entrain de dîner. Nous étions une famille. Une famille unie. Houari doit s’exécuter. Incroyable. Houari n’adressera plus la parole à Dahmane. C’est demander l’impossible. La majorité aurait fermé l’œil, vue l’absurdité de la punition. Houari prend son courage à deux mains et alla frapper chez Dahmane. « Mon ami, c’est la dernière fois que je t’adresse la parole. -Pas si vite, Houari. Tu dois me rendre mon douro. Une aubaine pour Houari. Il n’a pas le douro, cette maudite pièce en nickel de cinq francs, donc il restera toujours ami avec Dahmane. Mais non ! Pas du tout. On fit la collecte et le douro fut entre les doigts de Dahmane qui l’examina d’un bon œil avant de se prononcer. Mon ami, le douro que je t’ai donné était daté de 1949 et celui-là est de 1950. Je ne me rappelle pas comment s’est terminée cette belle histoire de boycott, mais je vous promets de trouver la fin et de vous la raconter. Sur Dahmane ? J’y reviendrai, inchallah.

L'EQUIVALENCE.

16 septembre 2007. Nous sommes en juin 2006. Mon cousin Mahdi ne sait plus où donner de la tête. Il n'est ni rusé ni malin ni menteur. Et encore moins patient. J'en conclu que c'est une proie facile et qu'il va être écrabouillé par l'administration. Pas n'importe laquelle. Un ministère. J'ai bien réfléchi avant de le convaincre que notre sauveur est à Alger même. Enfin, nos sauveurs. Ils sont de différentes catégories. De Moula Abdelkader El Djillali à Superman. Il fallait le chercher. Notre choix tomba sur un de ses anciens camarades de classe. Nous voilà à Alger. Nos calculs sont bons. Le problème est résolu à quatre-vingts dix quand on a quelqu'un sur place pour suivre l'évolution de "l'affaire". Car, en fin de compte c'est une affaire. "Tu as réglé ton "affaire?" C'est ainsi que s'adressent les Algériens l'un à l'autre en désignant aussi bien les soucis quotidiens tel l'achat d'un médicament que le retrait d'une autorisation d'importation d'un avion de ligne. Tout est "affaires". Donc, nous avons trouvé ce camarade de classe. C'est la gentillesse personnifiée. Mon cousin, Mahdi, ce "trop" honnête homme, ce "trop" cultivé, ce "trop" timide, réservé et pudique repart chez lui confiant. Affaire réglée à quatre-vingts dix pour cents. Mais... Toujours mon fameux "mais". Mais Mahdi n'a pas donné signe de vie. Quel était en fin de comptes son problème? Ah, oui. Un problème d'équivalence au Ministère de l'Enseignement Supérieur. Un vrai faux problème. Il est titulaire d'un master de langue française qui est l'équivalent de notre magister. Mais pour le faire valoir, il faudrait "le cachet" du Ministère de l'Enseignement Supérieur. Il n'est point question de reconnaissance de diplômes ou de compétences, mais de dignité et d'indépendance nationales. Voilà, j'ai tout dit. L'équivalence ne vient pas. Mahdi s'impatiente. "Ils ont mon adresse, me réplique t-il à chaque fois que j'essaie de le remuer." Irrité et agacé par ces empêcheur de tourner en rond, il s'envola vers la France pour préparer un doctorat. Il abandonne l'espoir d'occuper ce rare et unique poste vacant à l'Université de Mostaganem. Le retrouvera t-il? Son problème lui parut insoluble. Oui, insoluble, car il a connu pire que ça. En 1976, notre ami Abdelkader a dû faire des pieds et des mains pour prouver qu'il existait. Et il l'a prouvé. Nous avons tous témoigné que c'était bien lui Abdelkader et pas n'importe lequel, notre camarade de classe. Qu'il respirait, mangeait, dormait et rigolait comme nous tous. Oui, Abdelkader rigolait de ce qui venait de lui arriver. Il était l'ami du maire de Zemmora. Et ça ne l'empêche pas d'avoir de tels problèmes. Quelqu'un est passé partout où il y a trace de notre ami pour l'effacer purement et simplement du temps. Il existait dans l'espace, mais presque comme un fantôme. C'était de ta faute, Abdelkader. Il ne fallait pas dénigrer Monsieur le maire. Enfin! Juin 2007. Mahdi prend son courage à deux mains et sa patience bien gonflée par l'adversité de l'exil et l'éloignement se présenta au Ministère de l'Enseignement Supérieur. L'équivalent de son diplôme était prêt depuis plus de six mois et pour six mois. Un équivalent mort. Il fallait donner signe de vie. Ce n'est pas un problème, on rétablira un autre. Oui, on va lui refaire un autre. Un autre. Pas comme celui-là. Mieux que celui-là. Un vrai. Oui, authentique. Et avec des excuses. Plus la peine de contacter les services concernés. Ni désagréments, ni tracas. Chut, motus, tout sera réglé dans les plus brefs délais. L'équivalent du "Master de langue française" décroché par mon cousin dans une prestigieuse université française a été bel établi, mais...les yeux écarquillés de Mahdi ont lu: "Master en Sciences Islamiques" décroché dans une prestigieuse université égyptienne. Il a beau vérifier nom, prénom, date et lieu de naissance, mais rien n'y fait. C'était bien de lui qu'il s'agissait. Et le préposé au ministère le lui a bien confirmé. "Je me rappelle bien de vous, lui a t-il dit, en le regardant bien dans les yeux." Tu décrocheras ton doctorat, mon ami, et nous irons au ministère retirer son équivalent. Inchallah. J'ai substitué "Mahdi" à ton prénom. Te plait-il? Laisse-moi rire, cousin!

NOS MAROCAINS.

22 septembre 2007. Hadj Ahmed El Magherbi, Hadj Ali El Magherbi, Hadj Mohamed El Magherbi... Il n'y avait pas de ville ou village, chez nous, qui n'avait pas son Magherbi. Ils étaient coiffeurs, arracheurs de dents, guerrabs, apiculteurs, commerçants, circonciseurs, tailleurs, muezzins, enseignants du Saint Coran, herboristes et j'en passe. Mais...ils étaient tous des Tolba. Ils avaient tous cette belle barbe fine bien taillée sur ce visage jovial et "menaouar", comme on dit chez nous. Des hommes pieux. Ils portaient tous des djellabas blanches et des babouches (belghas), le gros chapelet à la main, traditions obligent. Ils connaissaient les soixante hizeb du Saint Coran sur les bouts des doigts. Et la Sunna. Et les Hadiths. Et ces prêches qui font fondre les pierres. Ils font couler les larmes aux coeurs de roc. Ils vous font couler des larmes si chaudes que vos joues se ravinent. Ils sont de Tétouan, de Boudnib, de Taroudant, d'El Hoceïma, d'Assafi, d'Agadir, enfin disons des confins de tout le Maroc. Pourquoi les appelle-t-on, jusqu'à présent, Hadj el Magherbi en plus du prénom? Et leurs enfants et petits enfants: les enfants de Hadj Untel El Magherbi? Ces vieux, n'étant plus de ce monde, on dit "Allah Yerhamhoum". Ils se sentaient chez eux, leurs ancêtres réfugiés Idrissides y étaient déjà installés, bien avant eux, après la chute de leur dynastie au neuvième siècle et suivirent d'autres entre les quatorzième et quinzième siècles. Algérie, terre d'asile! Les Maghrébins, en général, ne vivaient pas seulement dans la foi musulmane, ils la vivaient. C'était plus important que l'air qu'ils respiraient. Chaque geste, chaque parole est un acte de foi. Chaque seconde est une plongée d'imprégnation dans cette foi inébranlable de la rencontre du Créateur. Rencontrons-le, nos bienfaits entre les mains. Nos Marocains, dont je vous parle, sont des rescapés de la guerre du Rif. Le Rif est la chaîne de montagne qui longe la Méditerranée. Ils ont été bloqués chez nous, quand Abdelkrim El Khattabi, alors âgé de trente ans, déclencha la rébellion en 1921 contre l'occupant espagnol. Défaites cuisantes infligées à l'armée espagnole. La tribu des Ouriaghel est impitoyable avec l'ennemi. Cette rébellion se généralisa et tous les Marocains de retour de la Mecque furent bloqués aux frontières. Les ouvertures se pratiquaient au gré de l'administration coloniale. A Tiaret, Oran, Relizane, Mostaganem et surtout à l'intérieur du pays, nos amis bien accueillis ont fondé des familles et laissé des descendants, également plongés dans la foi et le Coran et se confondent dans ce Maghreb qu'ils ont presque uni. Ces premiers Unionistes Maghrébins, pour se rapprocher plus d'Allah, se rendaient à la Mecque à pied, avec leurs frères Algériens, Libyens et Tunisiens qui se joignaient à eux en cours de route. La mission durait entre trois et sept années. Jérusalem était un passage obligé. Le même itinéraire presque pour tous. Union dans la foi. Les derniers vagabonds d'Allah ont été aperçus à la fin des années 1970. Je leur ai parlé et touché. A Zemmora, nous avions Hadj Ali Soussi et son frère Si Lahcène, Boudnibi, Si Amar, Hadj Lasri dont la fille Hadja Aïcha rayonnait par sa piété et son extrême bonté et certainement d'autres que j'ai oubliés. Ils m'ont marqué et fort bien. La Mecque à petits pas. Je dépose ma plume, une larme à l'oeil.

LA FAUTE AU CORBEAU.

21 septembre 2007. Docteur Abdelaziz!* Ecoutez. C'est de chez nous! J'ai beau cherché dans mes grimoires, je n'ai trouvé aucune origine ancienne à l'argent. Je chercherai encore! Voilà pour l'instant ce que j'ai découvert. Ma mère, mes oncles, mes tantes, mes grands-parents, enfin tous ces adultes qui étaient proches de moi et de mes cousins et cousines, nous ont raconté la même chose. Ils ne nous ont jamais menti. Qui ça nous? Eh bien, les enfants! Nous vivions, réfléchissions et agissions en "tribu." Nos maisonnées grouillaient de monde. Qui pouvait se souvenir des noms de tous ces mômes. Dans certaines familles, les parents oubliaient nos prénoms. Je connais un père qui demandait le prénom à un de ses enfants, l'inscrivait sur un petit calepin et punissait le soir venu le petit récalcitrant. Comme à l'internat. Je ne peux que lui rendre hommage, car tous ses enfants ont poursuivi des études supérieures. Combien ils étaient dans la famille? Beaucoup!...Vous habitez Ouargla? Vous devriez connaître cet ami qui a cinquante-quatre enfants! Oui! Pas moins! Mais aussi quatre épouses. Je reviens à mon sujet! Je croyais plus que tout à cette histoire. Le monde était ainsi fait et il y avait quelqu'un de responsable. C'était ce que l'on peut dire avec le langage d'aujourd'hui: Nous vivions pauvrement à cause de ce maudit corbeau! Un jour Rabbi Sobhano, chargea le corbeau de distribuer de l'or aux arabes et des poux aux N'sara, en les larguant des airs! Ce n'est pas moi qui le dit. Bête, comme il était, le maudit corbeau largua l'or sur les N'sara et les poux sur arabes. Il a fait l'opération inverse. Même chez les corbeaux, il ya des "hmir" (ânes). Un corbeau h'mar! Même le renard des N'sara a eu raison de lui et lui a volé son fromage. C'est un chien le ghrab! Voilà. J'ai grandi. J'ai fait des études d'économie, d'économie politique, de philosophie, de psychologie et je n'ai pas compris pourquoi nos frères dans la "âourouba" koweitiens, emiratis et autres ont échappé au largage de poux. J'ai terminé. *Abdelaziz GHEDIA, chirurgien à Bordj Bouaréridj.

CHEZ NOUS, ON NE DRAGUE PAS.

20 septembre 2007. Nous n'avons l'habitude de voir rôder près de chez nous des étrangers. Quand je parle d'étrangers sont compris les cousins éloignés. Eh oui, nous sommes ainsi et qui pourra nous enlever cette coutume. Personne n'approche de votre chez vous sans prévenir. Et si vous n'avez pas à faire, inutile de vous approcher de nos logis. Après le séisme de 1857 qui a détruit tout Zemmora, de nouvelles constructions virent le jour sur l'actuel site de Zemmora. Les habitations sont plus rapprochées l'une de l'autre sur le site qu'occupaient les troupes de l'Emir à un moment donné entre 1832 et 1845: la Smala. Comme toujours, nos femmes se déplacent librement d'un logis à l'autre. Elles sont autorisées à effectuer ces courts trajets sans haïk. Nous sommes entre cousins Hararta. Un foulard sur la tête suffit. Je vous déconseille la Smala, même en 2007, si vous n'avez pas à faire. Et le quartier Village Rabbani aussi. Même mentalité. Nous sommes en 1894. Cela fait deux jours qu'un étranger, âgé entre vingt-cinq et trente ans, flâne à travers les étroites ruelles de la Smala. Ce doit être quelqu'un d'aisé. Il est richement harnaché: abaya tussor, grand chapeau aux couleurs chatoyantes, pantalon chergui et chemise blanche. Il est rasé de près. Qui est-il? Que veut-il? Les réponses ne tardent pas à venir. Pour le "Qui est-il?", on s'en moque, mais pour le "Que veut-il?", les nôtres ont compris. Il s'est trompé d'adresse. Un vieux stratagème est mis place. Une belle embuscade hors de chez nous sans tapage ni vacarme. Hmmm! Notre petit bonhomme arrive à Zemmora par l'est. Il doit être de Rahouia ou Mendès. Non, il vient de Rahouia. C'est confirmé. On désigne dans le rôle principal et le plus dangereux Habib. Habib BENADDA. Le plus jeune. Il lui incombe le rôle d'une séduisante jeune fille bien voilée de son haïk. Un haïk de la dernière mode. Ben, ma foi c'est parce qu'il est vraiment futé et adroit qu'on lui a collé cette charge. Sauf qu'il n'est pas fort. Il est frêle et malingre. Il proteste. Il a vu l'homme et suggère quelqu'un de robuste. Allez, action!! J'ai dit ni tapage ni vacarme chez nous. L'action va se dérouler aux environs du viaduc qui domine le souk. - Salam, cheba, vous attendez quelqu'un? Et l'énergumène de Rahouia, joignant le geste à la parole, se saisit du bras d'Habib. Rapide comme l'éclair, notre bonhomme étala l'acteur par terre. Pas un mot d'Habib afin d'éviter tout soupçon. Il remplit sa mission jusqu'à la dernière seconde. Et vint le gros. Le gros bâton du gros bonhomme. En effet trois autres de chez nous, dont Lakehal ould Djelloul, passèrent à l'action avec leurs gros gourdins. Enfin, Habib peut souffler. Le jeune homme a failli perdre connaissance étouffé par cette masse considérable bien nourrie venue de Rahouia. Dieu merci, le scénario a bien fonctionné. Très bien même. Le reste est un jeu d'enfant. Ils en ont certainement l'habitude. Le furieux quidam fut mis à nu. Oui, complètement nu et lâché à travers la forêt. Morale: ça risque de se répéter chez nous, prenez vos distances. Avec le sourire, bien sûr et bien à vous.

PAUVRES ET HONNETES.

20 septembre 2007. 2007. Un vieux revenu d'exil, flâne au gré de ses jambes à travers Zemmora. L'ancienne Zemmora. Y compris la gare ferroviaire et le cimetière chrétien. Rien en Allemagne, d'où il revenait, ne ressemble à son Zemmora. C'est plus attirant que Nice, où il a passé sa jeunesse, et sa promenade des Anglais. Il n'est pas si vieux que ça. Mais il sent que ses copains Zemmoréens sont plus alertes et plus énergiques. Il ne sait pas pourquoi? Moi, je le sais, mon ami. Tu as été vidé par ces vampires de France et d'Allemagne. Tu as trimé comme dix nègres pour faire plaisir au patron et au client. Tu dormais tard et parfois avec tes souliers. Je te connais, mon ami. Nous t'aimons tous, Mustapha. Allez, en arrière toutes, Mustapha!! 1961. Le beau brun Mustapha, tout juste âgé de dix-huit ans, est oisif. Je dirais le très brun. Je dirais aussi qu'il est massif. Oui, massif. Il faut le voir. Il faut le voir marcher aussi. Une masse de muscles en mouvement. Des tonnes de gentillesse et de simplicité cachés au fond de cet enfant calme et doux. L'oisiveté est la mère de tous les vices, disait Jacquot. Enfin Jean-Jacques Rousseau. Mustapha n'a aucun vice. Si! Le cinéma. Les films indous. Slimane est un cafetier de métier. Un ancien. La cinquantaine passée. Il gère le café de KERROUM. A l'entrée du Souk. Avant celui de BENKHADDOUMA. Il était presque aphone. Pour parler, il tendait le cou. Toujours la cigarette collée aux lèvres. Qui l'a vu sans sa cigarette? Et celle-là, comment fait-elle pour ne pas tomber? Purée, il devrait dormir avec. Slimane a besoin d'un serveur en urgence. Voilà le jeune Mustapha Kaâboucha. Tout juste en face. Il habite haouch Bahtal. A l'autre bout de la rue. A côté de la fontaine publuuqe. En plein centre du village. Un haouch qui abrite plusieurs familles. Une aubaine pour Mustapha. Un grand soulagement pour Slimane. Mustapha se chargera des petits préparatifs du matin après la prière de l'aube. Thé et café étaient préparés sur un feu de bois. "Zoudj kahwa, tlatha theï, ouahda h'lib!!" "Deux cafés, trois thés, un café-crème!!" C'est Mustapha qui s'époumone en s'approchant du comptoir. Sitôt annoncés, sitôt servis. C'est l'hiver. L'air du café maure est particulier. On ressent un air de tabac brun et de laine trempée des djellabas et des burnous. Au fond du café, assis sur les nattes d'alfa brûlées ça et là par les mégots oubliés par les passionnés du jeu, des âroubia, campagnards s'adonnent à leur jeu favori, le bézigue. "Bezgua!!" A ce mot, je voyais de grands hommes diminuaient de taille, car il signifie que quelqu'un a raflé la mise. D'autres jouaient à la ronda. Un jeu de carte venu d'Espagne. "Ronda, kaâ, missa, trin'gla, bount, zoudj!!" Par contre, à l'entrée du café, il y avait les nôtres qui jouent aux dominos. On n'entendait que le cliquetis des pièces en os. "Doubli laz, doubli dos, six-cinq, laz-blanc." Aurai-je le temps de vous décoder tout ça? Inchallah. Jusqu'à présent, Mustapha n'a pas servi hors du café. Pas tout à fait. Il a servi sur le trottoir. Lundi, jour de marché de Zemmora. On vient de loin pour le souk. De Mongolfier, de Relizane, d'Inkerman, des Amamra, de Mendès et de toute la contrée. Mustapha est prêt dès l'aube à affronter cette première journée particulière. Il fait un premier parcours avec son plateau. Un plateau en zinc muni d'un bras vertical qu'il tendait aux occupants de tentes-magasins et autes passants. Tendez le bras, il vous tend le plateau. Café, thé ou café-crème. Il a quelque chose à dire, mais il hésite. Il hésite, oui. Il attend qu'on le paie ses cafés et ses thés. Non, personne ne paie. "Je les ferai payer lors du ramassage des verres vides, se dit-il." Mais comment aborder le sujet avec ces enturbannés étrangers au village. Il n'a pas pu, ils sont beaucoup plus âgés que lui. Il n'a pas été éduqué pour regarder les plus âgés dans les yeux. Et encore moins à leur faire des remontrances. Pourquoi ne paient-ils pas? La fréquence de ses allers-retours augmente de plus en plus en vite. Le jour se lève et les gens affluent au souk. Notre troubadour, le meddah, et le magiciens chauffent leur tambourins. La tête de Mustapha chauffe aussi. "Khali Slimane, personne ne paie et je suis à ma quatrième tournée!! - Vas-y, petit, ce n'est pas ton affaire. Surtout ne ralentis pas le service. Vas-y, vas-y, lui ordonna Slimane en tendant le bras. Et voilà notre Mustapha débarrassé de ce lourd fardeau. Le très posé Mustapha s'exécute. Le souk se vide de ses gens entre midi et treize heures. Mustapha commence à souffler. Il vide ses poches et remet à Slimane les rares pièces récoltées lors du service. Un peu de répit avant la prière de l'après-midi. Les clients se font rares. Slimane avec l'aide Mustapha compte la recette. Le jeune garçon a servi près de deux mille quatre-cents cafés. Et...pas un centime ne manque. Se payer un café ou un thé de vingt centimes de franc était un luxe. Même les plus démunis se permettaient cet excès. Et rassurez-vous, les plus démunis dominaient. Personne ne s'emparait du bien d'autrui. Mustapha l'exilé s'est fait vieux. Il a été érodé en Allemagne et en France. "A chacun son mektoub, dit-il."

La morte est vivante.

Aouda et Ghalia. Elles sont de bonnes copines. Les meilleures copines du monde. Elles sourient peu et ne rient jamais. Je ne sais pas, mais j'avais l'impression que leur rare sourire vaudrait très cher s'il était à vendre. Un sourire à peine perceptible. Moi, je le devinais dès qu'elles apparaissaient à l'orée de la forêt. C'est là qu'elles soufflaient un peu. Nous habitions tous à quelques mètres de la lisière de cette forêt de pins, lentisques, thuyas et genévriers. Notre forêt. Aucune femme ne dépassait la koubba de Sidi Ahmed Mecha, l'ancêtre des Méchaïchia, l'aïeul des Méchaoui et des Mecha. Quelques femmes faisaient exception. Un groupe de femmes, vous l'aurez deviné, au sourire précieux et exquis. Ce sont Aouda, Ghalia, Yakout et Tarcha. On dirait qu'elles étaient sorties du même moule. Brunes et halées, leurs visages étaient ravinés par des rides profondes accentuées par l'âge, le besoin, l'indigence et la poisse du destin. Jamais, je n'ai vu de femmes plus tendres. Enfin, vous devinez leur âge!! C'est entre soixante et soixante-dix ans qu'elles avaient. Les inséparables Aouda et Ghalia ne manquaient jamais à l'appel. Chaque matin, à heure fixe, elles empruntaient le même chemin pour se rejoindre de la Fontaine des Lions. Les autres s'absentaient de temps à autre. Elles longeaient la ligne de chemin de fer jusqu'à destination. Le train reliant Relizane à Tiaret ne rentrait à Zemmora que vers neuf heures. Nos femmes ne couraient aucun danger. Et celui reliant Tiaret à Relizane, ne rentrait en gare chez nous que vers onze heures. Nos femmes arrivent à domicile vers midi. Notre petit train, un train de marchandise, est fidèle, régulier et sérieux. Il n'a jamais failli. Vers neuf heures, en grimpant les montagnes vers Tiaret, il nous agrémente le silence de nos classes avec quelques coups de trompe. Ils sont réguliers à l'entrée du tunnel et à sa sortie avant d'amorcer l'attaque du grand viaduc qui domine le souk. C'est un signal à nos mamans. "Votre pain est bien levé et il est temps de chauffer vos fours traditionnels. Les kouchas, si chères à mes concitoyens. Vers onze heures, rituel inverse: "Le pain est cuit, respectueuses dames." Par un jour de septembre, le petit groupe s'aligna comme d'habitude, les fagots bien fixés sur le dos et entama le retour au bercail. Un geste mille fois exécutés, un itinéraire mille fois emprunté et un train mille fois esquivé. Direction ouest. Zemmora. Comme toujours, nos femmes progressent dans un silence quasi-religieux. Elle forcent le pas. Les intervalles sont irréguliers. Pendant que le reste du groupe traînait, nos deux vieilles copines Aouda et Ghalia amorçaient la seconde moitié du "deuxième pont". Oui c'est ainsi que nous reconnaissions nos viaducs de chemin de fer. Du premier au cinquième. Seul le premier possédait un parapet. Aouda et Ghalia sortaient presque du viaduc quand...le cheval de fer surgit. Pour une fois, il était en retard. Un gros train muet, sourd et aveugle, trainant ses wagons et ses citernes surgit derrière les bûcheronnes. Surprise totale. Juste le temps pour Ghalia de jeter son fardeau et se mettre de côté. Ouf! Mais Aouda n'a pas eu cette chance et Ghalia vint à la rescousse. Manoeuvre inutile, car le locomotive a déjà hapé Aouda avec son bois sur le dos et Ghalia avec. Autant mourir sous le train que six mètres plus bas. Autant être tué que se suicider. Images horribles en pleine montagne. De menus morceaux de chair jonchaient la voie ferrée. Une voie ferrée aux traverses rouges de sang. La voie ferrée devint glissante. Sous le train une des deux vieilles femmes gémissait. 18 septembre 2007. Ras El Ançor n'est pas loin. Les cris de femmes alertèrent le douar. Un, puis deux, puis six et c'est tout le douar qui déferle sur la vois ferrée. La nouvelle se répandit comme une trainée de poudre. Nous enterrâmes le jour-même Ghalia. Ah oui! Et avec la jambe droite d'Aouda. L'après-midi même les nôtres se rendirent à l'hôpital de Relizane pour consoler l'unique enfant d'Aouda. Bouslem. Il était au chevet de sa mère depuis son admission. Il passa la nuit à l'hôpital. Pas du tout inquiet, sa petite maman est sauvée, mais avec une jambe en moins. Chez Ghalia, on psalmodia des versets du saint Coran jusqu'à une heure tardive de la nuit. On implora Allah pour un prompt rétablissement d'Aouda. Non, ce n'est pas terminé. Au petit matin, des infirmiers qui s'affairaient autour des patients, entamèrent à l'aide de leurs bénéfiques lotions, la toilette d'Aouda méconnaissable. Et ce qui devait arriver arriva. Pâle et barbouillée de sang, personne n'aurait reconnue Ghalia. Pas même ses enfants. Bouslem rejoignit Zemmora porter la bonne nouvelle aux enfants de Ghalia. Bouslem porta le deuil et alla se recueillir sur la tombe de sa mère Aouda et les enfants de Ghalia se rendirent au chevet de leur mère. Se fier à une machine, c'est comme adopter un animal sauvage. Nul ne peut prévoir la trahison. Soeurs dans la misère, elles partageaient tout. Même la mort. *J'ai dû changer les noms par respects aux familles des personnages.

La chasse au bison.

Mon cousin BOUSSEROUEL Tayeb.JPG

           Aux mordus de chasse:mon oncle Hadj Abdelkader, mon ami Ramdane, mes cousins Benaïssa et Tayeb qui aurait dit: "A tous les chasseurs du monde".

              L'ennnui et la nostalgie m'étouffent. Russie, 1989. Le mois  de mars est un mois froid, neigeux, mais nous n'attendons pas de tempêtes de neige. Les Russes s'affairent à préparer la fête de Pâques. Les femmes confectionnent des oeufs multicolores.   

              On en a plein les yeux. Sur les étagères des magasins et sans les vitrines,  sur les étals de marchés et le long des les trottoirs, devant les bouches de métros, on ne voit que ces oeufs multicolores. Certains sont des chefs d'oeuvres. 

              Sergueï K., mon ami biélorusse, ne se gêne pas avec moi. Il doit arriver d'un moment à l'autre. Je l'attends avec impatience. Il a à peu près mon âge. Le train arrive. Embrassades et accolades. La petite Tania est sidérée. Elle a devant elle, en chair et en os, un être humain marron.  On dit brun mon enfant. Elle n'a  que huit ans. 

              Sergueï est venu pour une consultation à l'hôpital. Il ne croit point en ces médecins biélorusses. Pour lui perdre sa fille unique est le pire des châtiments. Dès le deuxième jour, il fut rassuré. Rien d'alarmant. Il n'a pas voulu me révéler ses inquiétudes. Cirque, zoo, opéra, cinéma, théatre, manège, musée, Sergueï et Tania furent gavés. Ils se sont éclatés.

               Mon refus fut catégorique. Rien ne m'intéressait en Biélorussie. Sergueï avait les larmes aux yeux. Il voulait à tout prix me faire plaisir. Ni ses safaris, ni sa forët ne m'attirèrent davantage. Quand le train s'ébranla, je lui lançai que je revenais sur ma décision et qu'il devait m'attendre dans une dizaine de jours. C'est à dire à la fête de Pâques.

                Aller en Biélorussie est chose aisée. Les transports ne manquent pas. Je dois passer par l'Ukraine. J'ai beaucoup réfléchi avant d'accepter l'invitation de Sergueï. Elle était alléchante Une partie de chasse à l'ours. Je n'aimais ni la chasse ni la pêche. Mais avant de continuer, laissez moi vous dire que  l'avantage d'être intelligent c'est qu'on peut faire l'imbécile et  l'inverse est impossible. Si Tartarin de Tarascon avait tiré par mégarde sur le lion aveugle de Sidi M'hamed Benaouda le prenant pour le lion de l'Atlas, moi je n'avais aucunément l'intention de me ridiculiser. Le Nif, Toute l'Algérie me regarde. Je dois abattre ne serait-ce qu'un bison un élan ou un renne. A la limite, un chevreuil. Ce serait très beau à raconter chez soi.    
                  Et me voilà en Biélorussie. Segueï m'attendait avec toute une troupe. Il y avait énormément d'enfants. De la famille et des voisins. Tout ce monde, non pas parceque j'étais important, mais simplement parceque j'étais toujours disponible à rendre service. J'étais comme chez nous. Si vous habitez la grande ville, vous devez accueillir toute la smala. Le médecin, le trousseau de la mariée, les vacances en bord de mer, tout est prétexte pour vous casser votre rythme de vie et vous adapter au programme de vos invités. Il le faut. On est bien obligés. Ce sont nos traditions. Vous avez toujours invité les dépanneurs  du gaz ou du téléphone à prendre beignets  et café devant chez vous. Dans d'autres pays, vous n'aurez   pas ce privilège, même si vous êtes foudroyé. Loukène yedorbok erâad.

                  Accolades, embrassades et présentations. Ah, Sergueï. Le bougre, il ne m'avait pas dit qu'il possédait une voiture. Direction la ville de Mazyr. Nous traversons une jolie  rivière, Pripiat. Déjeuner, puis nous nous rendons à sa datcha.  

En retraversant  la rivière, j'ai bien remarqué que tout était figé. Les barques étaient presque abandonnées. Personne sur la berge. Suis-je au pays de Dracula?  Tous les environs étaient  déserts. Pas même une vache ou  un mouton. Et les gens avaient-ils peur d'un quelconque enchantement? Je n'osais pas demander à Sergueï le pourquoi de la chose. J'essayais de deviner tout seul. Je n'aime pas harceler les gens de questions.  Si les alentours de la rivière sont déserts et qu'il n'avait pas à me le dire,  alors qu'il se taise. Je le saurai. Comme je le disais, je n'aimais ni la chasse ni  la pêche.  Admirer un pivert donnant des coups de bec sur un arbre et lançant son cri rieur m'est plus agréable qu'un festin au méchoui. J'y reviendrai. Donc, disais-je, quel est le mystère de cette rivière?  Les Slaves sont superstitieux. Est-ce une rivière hantée?

                           Un peu d'histoire et de géographie. La Biélorussie est un pays qui a été longtemps sujet  de querelles entre la Russie Kiévienne, la Russie, la Lituanie et la Pologne. A partir du seizième siècle, on l'appelle Russie Propre. Pourquoi?  Eh bien parceque les marécages ont arrêté l'invasion musulmane tartare et jusqu'à présent Français, Germains et Latins remercient ces marécages de Biélorussie d'avoir arrêté cette marée de conquérants. Les tartares avaient les cheveux noirs. Donc, ce sont ces Noirs. Des Tchiornis. Les Tartares ont occupé durant trois siècles la Russie. Et quelle Russie! Elle comprenait d'autres contrées aujourd'hui indépendantes. Par "bielo" ou "propre", on entend la pureté de race. D'ailleurs, elle a aussi échappé aux conquêtes des chevaliers Teutoniques.  Les Français appelaient ce pays la  Biéloruthénie ou Ruthénie blanche.  Ses habitants sont appelés   Biéloruthènes, Blancs-Ruthènes,  Blancs-Russiens ou Biélorussiens. Le pays a beaucoup souffert durant la deuxième guerre mondiale. Aujourd'hui, elle est devenue "masculin" et s'appelle le Belarus. Dix millions d'habitants, capitale Minsk.

                        Le plus haut sommet de Biélorussie culmine à 345 mètres. Un tas de sable devant nos Lalla Khédidja et  Chélia.  La forêt sauvage où je devais chasser mon ours, mon élan ou mon bison est devenu un parc protégé. Je ne sais pas si Sergueï y braconne  toujours.

                        Mon coeur me dit toujours que cette forêt dense ne m'inspire pas confiance. Avant de partir pour la Biélorussie, mon ami Alexandre que nous appelions  Jean-Louis David, en raison de ses jolis tableaux aux couleurs chatoyantes et ses copies de tableaux représentant Napoléon Bonaparte, m'avait  raconté une partie de chasse à l'ours. C'est un gars très posé. Un artiste-peintre renommé en Russie. Il s'embusquait et ne tirait sur l'animal qu'une fois celui-ci debout sur ses pattes arrières. Il fallait atteindre ses organes vitaux et  récupérer une peau sans trop de dommages. Le tireur doit ouvrir le feu de près pour ne pas rater sa cible.Tout se faisait par nuit  sans lune, la chasse étant reglementée.

                        La forêt de Poléssié (Polesse ou Polessie) est une forêt dense et épaisse. Elle vous repousse. Je n'avais pas l'habitude de m'aventurer dans de telles forêts inhabitées. C'est la région des chansons et des légendes. A propos, les peuples slaves et en particulier les Russes sont de très bons conteurs. Ils ont beaucoup de contes. On y rencontre bisons, rennes, élans, ours et chevreuils comme gros gibier dans cette forêt et quelques oiseaux et lapins comme petit gibier. A l'intérieur, on y trouve des lacs et des marécages. Je vous assure que vivre au bord d'un lac en pleine forêt est très revigorant pour la santé et le moral. Une bonne baignade avec de la neige tout autour de vous est une cure  de santé par excellence. Je ne voulais plus de cette forêt repoussante. Gardez vos fusils chez vous. Je n'ai jamais chassé de ma vie. Je n'ai même pas appris à viser un moineau et vous voulez que je chasse un bison ou un ours. Pourquoi courir vers un danger et enfreindre les règles de la nature et du pays? La chasse est fermée. En plus, je ne suis plus interessé. Une bonne demi-journée sur la rivière Pripiat me remonterait le moral.   

                     Sergueï ne veut surtout pas entendre parler de barque ou de rames. Cette rivière est un  affluent du Dniepr. Celui-ci arrose la  Russie, l'Ukraine et  la Biélorussie. Il est le père de cette rivière qui se jette en Pologne. Je me sentais mal à l'aise. La tête me tournait. Les gens aussi me paraissaient fatigués et leurs  visages tristes. Pour détendre l'atmosphère, Sergueï m'emmena chez sa mère.  Elle n'avait que les os et  la peau. Les soixante-dix ans passés, elle débordait encore d'énergie. Sa datcha était très bien entretenue. Très propre. Et très pauvre. On sentait de la dignité dans cette pauvreté.  Je remarquai les objets, instuments et ustensiles  que nous n'avions chez nous. Aucune rue n'est bitumée dans ce douar biélorusse, mais la propreté vous gifflait. Je suis certain que la vieille n'a jamais vu un étranger à part les Allemands durant l'occupation. Elle me raconta son passé douloureux, me montra ses poulettes et m'offrit de la sève de peuplier. Une boisson très rafraîchissante. Pourquoi ne la connaît-on pas chez nous? D'autres peuples la connaissent, tels les Indiens de l'ouest canadien. On l'extrait comme le caoutchouc de l'hévéa.

             Cette rivière me hante. Je sais qu'on y pêche brochet, sandre et  perche. Je dîner chez le beau-frère de Sergueï, un maçon. Ivan.  La soeur aînée de Sergueï est très accueillante. Ivan me serra la main et je sentis la rugueur de la pierre et de la vigueur de la nature de cette  région. C' est une masse de muscles. Il est assis à même le sol. Il aime s'assoir par terre. Il est plus près de la nature, disait-il. Le repas fut frugal. Il y avait même du caviar, ce qui pour moi n'éleva en rien la qualité des mets. J'en bavais le caviar. Il n'y avait que ça à manger en sandwich dans les cafés de Russie. Rien de halal. A quoi bon se leurrer. Ce sont des oeufs de poissons que nos palais n'apprécieront jamais. Les goûts diffèrent d'une société à l'autre. J'aime mieux ce goût de viande séchée bien de chez nous. J'apprécierai encore mieux un berkoukess de ma mère ou de mon épouse à rass el  hanout de Maghnia, importé par le trabendo du Maroc ou ramené de Biskra si besoin est. Ne me parlez surtout pas de roquefort ou de cuisses de grenouilles. Je les ai mangés et je les renie.  Aucune attirance, ma foi. Jamais complexé et jamais artificiel. Il y a  nous  et il y a les autres. Enfin! Je ne suis  qu' Algérien. Pas plus. Et seulement Algérien. Je ne pourrais pas être autre chose que ça. 

                Le maçon n'avait pas sa langue dans sa poche. Il dénigrait son gouvernement à tout bout de champ, selon Sergueï. <<Vois-tu, me dit-il, ce qu'ils ont fait de notre rivière. Une mort en mouvement! Nous n'en connaîtrons jamais l'issue de cette contamination.>> Je haussais de la tête sans savoir de quoi il parlait. Et Sergueï de renchérir:<< Ecoute Ivan, notre invité n'a que faire de tes discussions byzantines. Ce qui est fait est fait et l'Algérie n'en pâtira pas de ces radiations. Donc laisse-le tranquille.>> Et Hop, Sergueï vient d'enlever le couvercle. Allahou Akbar. Je préfère être écrasé chez moi par une Peugeot 403 que de finir mes jours en Russie dans un hôpital pour irraddiés. J'ai compris que les radiations de Tchernobyl ont atteint la région. Et je suis tout près de Tchernobyl. Les journaux ont beaucoup parlé  cette catastrophe écologique. Je ne savais pas que j'étais dans une zône contaminée. La frontière avec l'Ukraine n'était pas loin.  J'ai dormi dans le train qui me ramenai et je n'ai pas apprécié la distance qui séparait Mozyr de la frontière ukrainienne.

                              J'ai pris le premier train pour  retourner chez moi. Les gorges serrées, mon petit monde m'accompagna à la gare et fit ses adieux à ce premier homme "marron" qui leur rendit visite et qu'ils pouvaient toucher et voir de près. Je n'en ai soufflé mot à personne, car j'ai dû rencontrer Rachid, mon ami algérois, juste après,  dans un vol en partance pour l'Algerie et il me conta sa mésaventure. Lors de l'explosion  du réacteur de Tchernobyl, Rachid était chez des amis à Pripiat, le village mort,  "the dead town".  C'est très affaibli et pâle qu'il me conta sa mésaventure. Je ne sais s'il est vivant ou mort. Je l'ai perdu de vue depuis. Lui-même m'a annoncé que la dose de radiation qu'il avait  reçue était très importante et  qu'il ne survivrait sûrement pas. J'ai dû attendre des années pour révéler cette  aventure et juste avant de clôturer cete histoire, mon fils aîné  eut la primeur de lire cette terrible aventure.  Chasser l'ours ou le bison, pourquoi pas? Mais sans moi.

Je veux mon argent.

05.10.2008.

          Ne ratez jamais les bonnes occasions. Mais vérifiez bien si elles vraiment bonnes. Moi, je les rate souvent.

          1982. C’est décidé, je ne raterai pas cette occasion.

          C’est un ami médecin de Sidi Belabbès qui me propose une belle voiture, mise en circulation depuis une année seulement. Hadj Ramdane Lamdjadani, mon bon compagnon de toujours, qui habitait à l’époque Stidia, a été chargé de vendre mon véhicule, pour ne pas dire brouette, au souk de Mesra dans les environs de Mostaganem. Tout près de chez lui. Pas très diplomate et mauvais marchand, Hadj Ramdane fixa un prix. Le prix ? Le plus élevé pour ce modèle. Rien à négocier. Pas un centime de moins. Des centimes en plus, oui.

   -Vous voulez moins cher ? En voilà d’autres à côté. Même marque, même modèle et moins cher.

          Pendant que mon ami à bout de nerfs renvoyait les enquiquineurs et autres maquignons à Mesra, moi j’étais en reconnaissance à Sidi Belabbès avec mon cousin Benaïssa, le meilleur mécanicien automobile du monde. Les meilleurs ordinateurs et autres scanners lui envient ses réglages. Nous essayions le véhicule que j’allais acquérir. Très bon, conclut mon cousin Benaïssa.

          Retour au bercail.

          Chose étonnante, mon tacot a trouvé acquéreur. Et au prix fort. Incroyable. Sacré Hadj Ramdane !  Nous empochâmes l’argent et nous dirigeâmes chacun vers son chez soi. Rendez-vous a été donné pour lundi. Hadj Ramdane connait bien  Sidi Belabbès. Il y a séjourné dans les années 1970. C’est lui qui se chargera de ramener la voiture jusqu’à Stidia. Et moi, je me chargerai de le ramener jusqu’à Zemmora.

          Problème ! Où trouver le reste de l’argent pour payer cash cette grosse cylindrée ?

          Figurez-vous que j’ai le meilleur oncle du monde, père du meilleur mécanicien automobile du monde. Il est très riche. Oui, très riche. Très riche dans la noblesse de son cœur. De l’argent ? Il en a tout juste pour subsister. Des économies ? Il en a toujours pour aider les effondrés. Il me propose tout seul de m’aider. Refuser son  secours, c’est l’offenser.

          Mon oncle ajuste son turban du modèle toutia. Un modèle qu’il porte depuis son enfance et qui devient de plus en plus rare. Je ne sais pas pourquoi, mais nous tous, neveux, nièces et petits-enfants tout comme ses enfants vouons beaucoup de respect à la toutia et je dirais même de l’amour et de l’affection.

          Hadj Abdelkader arrangea une dernière fois sa coiffure et poussa la porte vitrée de la banque.

   -Salam alaïkoum.

          Le calme de mon oncle m’étonne. Incroyable. Le fougueux Hadj Abdelkader s’est adapté aux lieux. C’est une banque ici, ce n’est pas un souk.

          Comme les vrais hommes de chez nous, il explique tout au préposé au guichet. Il y voit un frère un ami, un frère, un confident en tout un chacun. Il y va de la vente de mon véhicule à Mesra à mon départ prévu pour demain vers Sidi Belabbès. Le modèle de voiture vendu et le modèle acquis. La somme qu’il allait retirer de la banque. Enfin tout.

          Mon oncle n’a pas changé d’un iota. Vous pouvez changer la pierre en or, le sel en fleur, la mer en miel, mais pas mon oncle. Il n’a jamais fait de mal à une mouche, mais il n’aime pas qu’on lui marche sur les pieds. Combien de fois a-t-il fait sortir l’épée de son fourreau ou chargé son fusil alors que l’an 2000 est à nos portes ?

          Je disais donc que le guichetier, très poli en apparence, était tout ouïe à mon oncle.

   -Mabrouk, Si Abdelkader. Vous remplissez un chèque et je vous remets la somme voulue.

          Et mon bon oncle, se retournant vers moi :

   -Tu as compris, toi ?    

   -Oui, oui, bien sûr. Tu remplis le chèque et il nous remet l’argent.

   -C’est quoi cette histoire de chèque ?

          Et le guichetier vint à la rescousse en lui montrant un modèle de chèque.

   -On vous a bien remis un carnet de chèques quand vous avez ouvert un compte.

   -Eh bien, justement non, répliqua mon oncle. Appelez-moi celui qui commande ici.

   -Le directeur.

          Arriva le directeur.

          Ouf ! Ils se connaissent. Peut-être sont-ils voisins ou chassent-ils ensemble. Et quand je vous dis que mon oncle est féru de chasse et de pêche, c’est qu’il n’y a pas d’adjectifs pour qualifier cette passion. A 150 mètres, il fait voler en éclat une plume d’oiseau. C’est à bras-le-corps qu’il chasse le sanglier. A mains nues, s’il vous plait. Chose marrante, il dépose son fusil pour l’occasion.

          Et commencent les salamalecs. Et tout le monde se retourne pour regarder mon oncle, cet homme d’une autre époque. C’est un plaisir que de le voir toujours souriant. Des problèmes qu’il a eu, il en rit. A belles dents.

          Et puis un brouhaha après les politesses, saluts et révérences. Le directeur a voulu convaincre mon oncle de revenir dans deux jours après qu’il lui ait confectionné un carnet de chèques. Inimaginable pour mon oncle. Il vit des éclairs. Et moi, tout jeune, riait sous cape. J’imaginais des étoiles, des flèches, des éclairs et autres onomatopées de bande dessinée. Plus sérieusement, je voyais les vitres de la banque voler en éclats. Connaissant mon oncle, je l’imaginais mal retourner bredouille, lui qui a fait du maquis son meilleur domicile et de son séjour au djébel ses plus beaux jours.

   -Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Quelle abjecte époque ! On te commande même ton argent ! C’est mon argent et j’en décide comme je veux. Je vous conseille de le déposer  ici devant moi illico presto avant que je me fâche et désormais, il retourne sous mon oreiller.

          J’ignorais que tout le monde savait que mon oncle avait les nerfs à fleur de peau. Il ne recule devant rien. Il ne se nourrit que de passé. Il refuse complètement ce présent. Il le considère comme une punition divine.  

          Le directeur s’exécuta et je suis certain que mon oncle ne remit jamais les pieds dans une banque.

          Pour l’anecdote, mon oncle a rejoint le maquis, une épée à la main, dès le déclenchement de la révolution algérienne. Mais les frères le virent meilleur en agent de liaison qu’en combattant. Il avait la gâchette facile. Combien même fut la sévérité des chefs dans leurs décisions pendant la révolution, on lui permit de séjourner et de combattre l’ennemi à Djebel Menaouer dans la wilaya V.

          Evoquez le maquis et il ne vous évoque que les gars tombés au champ d’honneur. Si Moussedek, Si Zaghloul, Si Benabbou, Si Larbi… Et souvent une larme chaude, blâmant le destin de l’avoir arraché à cette belle mort, brille sur sa joue d’enfant blessé qui refuse le présent.

         

 

 

Histoire de Benaissa

28.10.2008. Article paru le 27 octobre 2008 en première page et en page 10 sur le journal Réflexion.

                             Les Hararta près de Zemmora, dans la wilaya de Relizane, ces fiers et valeureux combattants Flita de l’Emir Abdelkader et de Bouamama qui ont bien tenu la dragée haute aux turcs et autres français n’ont d’yeux ces jours-ci que pour Benaïssa. Le jeune homme est âgé d’une quarantaine d’années. Fils unique et orphelin depuis qu’il était au berceau, le beau brun vit parmi les Hararta depuis une quinzaine d’années. Le destin a fait de lui un berger. Mais un berger  modèle et connu aussi. Il est renommé pour son honnêteté, son intégrité et son sens du devoir. Un berger à la conscience plus que tranquille qui s’est toujours contenté de peu. Sa vie d’orphelin, son isolement  et le besoin ont fait de lui un homme hors du temps. Il ne sait pas compter l’argent, ne sait pas prendre une fourchette et encore moins lire et écrire. Chose qui dépasse l’entendement c’est que Benaïssa était complètement déconnecté de notre monde et c’est grâce au service national dont il garde de très beaux souvenirs qu’il a appris qu’il existait un autre monde. Il a aimé l’armée et le service national, mais s’est refermé sur lui-même dès son retour au bercail. La vieille maman illettrée n’a pas grand-chose à lui apprendre ou à raconter. Cette aveugle qui vient de récupérer un œil, se dit pauvre sans aucune ressource, mais dignité oblige, elle n’a jamais tendu la main. Son fils unique, célibataire endurci a plus d’affection et d’amour pour une brebis ou un bélier que pour un humain. Le calme, tranquille et gentil pasteur salue ses brebis et rarement un humain. Mais voilà que Benaïssa se voit projeté en un clin d’œil dans une  autre vie digne des contes des mille et une nuits. Il ne cesse de répéter : « Est-ce que je rêve ? »    

                                      C’est au génie de l’universitaire en chômage Bousserouel Benatia, connu pour sa patience, son amour des siens et de l’Algérie des valeurs ancestrales, son sens de l’organisation et sa jovialité que les Hararta font appel. Très respecté, cet universitaire père de famille, croit dur comme fer que pour bien construire, il faut bien détruire. Et c’est ainsi qu’il a d’abord transformé l’image de Benaïssa le « rien que berger » en « Benaïssa l’indispensable berger. » Une métamorphose que lui envierait bien Kafka. L’universitaire lui a trouvé le tuteur, la belle fiancée, le beau costume, la jolie cravate et le projeta lundi dernier dans le monde de Cendrillon.

                                     Des noces grandioses, célébrées mieux que chez les nantis, dit-on. Le Dj Allal avec sa chanson Moulay Soltane en pleine campagne parmi des maisons en ruines à cause de la bêtise humaine, n’a pas été avare de décibels et Hadj Abed Belkadi, cet homme jovial au grand cœur n’a pas daigné compter ses moutons dans les marmites. Le maire et ses seconds n’ont pas failli. La joie. C’est la fête au douar. Chose étonnante, même des écoliers de six et sept ans, garçons et filles,  sont venus demander si l’on avait besoin d’eux dans cet élan de solidarité. Le hic dans cette histoire, c’est que Benaïssa va bientôt s’acheter son propre petit troupeau et plus étonnant encore, il est devenu propriétaire d’un terrain agricole dont lui a fait don l’altruiste et bienveillant M. Benmâamar Harrat, un cadre de l’éducation nationale.

                                     Pour l’instant Benaïssa qui n’a jamais rien demandé à personne se repose, tous frais payés, après cette bonne aventure. Son rêve, et encore s’il a le droit de rêver, c’est bénéficier d’un logement rural et quitter ses ruines.

                                     Et si tous les bergers comme Benaïssa faisaient grève ? N’ayez crainte, ils n’y ont jamais réfléchi.

                                     Sacrés Hararta, quand ils veulent, ils peuvent. A la question « Comment faites-vous ? », M. Bousserouel Benatia, ce respecté enfant de Sidi Harrat à la grande foi, vous répond avec un large sourire qu’il a la foi en l’Algérie profonde, qu’il faut retourner à nos coutumes ancestrales et que ce rêve de Benaïssa ne nécessitait qu'une petite touiza chez nos aïeux pour se réaliser.

                                      L’insoupçonnable génie en jean, casquette et chemise demi-manches ajoute qu’il a des idées, mais…pas d’argent. La vie est une aventure dont personne ne sort vivant et il n’y a qu’un pas entre la condition de berger et celle de maître. L’inverse est tout aussi vrai.kefif-benaissa.jpg

Sidi Mohammed Benlahmer, un précurseur du grand djihad.

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12 avril 2010.

1936. Le Front Populaire vient de triompher en France. Les colonies en voient une petite lueur d’espoir. Les Algériens, encore sous le joug colonial, viennent de passer une rude épreuve : les festivités du centenaire de la conquête de l’Algérie. Le monde entier voit l'affaire Algérie classée aux archives, propagande coloniale oblige. L’Association des Oulémas Algériens milite malgré les tracasseries que lui crée l’administration coloniale. L’émir Khaled vient mourir en exil et l’Etoile Nord-Africaine se retrouve orpheline. En Allemagne, Hitler triomphe et l’Europe tremble.

Ben Badis, Messali Hadj, Mohamed Bachir El Ibrahimi, Fodil El Ouartilani, Larbi Tebessi, Malek Bennabi, Mohamed Hamouda Bensai, Saleh Bensai,  Ferhat Abbas, Chérif Saâdane, Omar Ouzeggane pour ne citer que ceux-là parmi les chantres du nationalisme algérien, malgré les menaces d’emprisonnement et d’exil et leur étroite surveillance surent porter l’éveil politique et patriotique aux fins fonds de l’Algérie profonde.

A Zemmora, chez les Hararta, Ali Boumendjel a fait ses premières classes, Aït Ahmed ne manquait pas à l’appel chez Benahmed Abdellah et son ami Seghier Benayada,  Kaïd Ahmed voyait un bras droit en Belatreche Benaïssa et Ferhat Abbès se plaisait bien chez son ami Lagjadj Lazreg. Tous les Hararta adhéraient à la cause nationale. Ceux qui jadis élevèrent aux nues l’Emir Abdelkader et tinrent la dragée haute aux troupes coloniales seuls comme sous l’étendard de Bouamama n’avaient rien à perdre, mais   tout à gagner sous l’égide d’un brave parmi les braves. Benlahmer Mohammed.

Qui est Benlahmer Mohammed ? C’est e fils de Miloud. Mohammed, ce digne descendant de Sidi Harrat Benaïssa El Idrissi est inflexible en matière de droits des autochtones. Et pour cause, il était juriste de formation et élu local de la commune mixte de Zemmora. De la Déclaration des droits des hommes et des citoyens, il a fait son cheval de bataille. Et qui mieux que lui connait les droits des humains octroyés par l’Islam ? Il était taleb, un érudit qui connaissait par cœur le saint Coran et la chariâ. La langue française ? Il aurait ravi Molière et Voltaire.

Décoré Chevalier de l’ordre de l’Etoile d’Anjouan en 1924 par le président de la République française, aujourd’hui remplacé par l’Ordre national du Mérite, il resta immuable aux alléchantes offres ennemies. Enregistré sous le numéro 5.155, cette médaille ne fit que redoubler la férocité et l’acharnement de Sidi Mohammed contre l’occupant. Chez les Hararta, la dignité ne s’achète pas. Encore moins celle du président de la Djemaâ des Hararta. En cette année, l’Algérie sortait à peine de la grande famine élaborée par la France coloniale et les musulmans furent réduits à manger des cadavres comme en témoignent les écrits français.  « Je vous assure que les routes sont semées de cadavres,  disait M. Lefebvre,  député d’Alger. » L’Algérie n’était pas à sa première épreuve, la famine de 1846 et de 1866 décimèrent hommes et animaux. Chaque famine était une aubaine pour appliquer la politique d’extermination que prêchaient les généraux  français selon Alexis de Tocqueville.

1936. La guerre d’Espagne fait rage. Un contingent de 500 volontaires algériens est au aux côtés des républicains. Les discours enflammés d’Hitler ne laissent rien présager de bon. Et pourtant… D’autres n’ont pas compris que les musulmans algériens ont compris. Et parmi eux, l’administrateur local de la commune mixte de Zemmora. Il n’a pas compris que les Hararta, avec à leur tête Sidi Mohammed sont prêts à dégainer leurs épées  et charger leurs tremblons.

Comme témoigne le centre du village de Zemmora,  de belles constructions ont été érigées en pierre taillée par les nouveaux arrivants. Nouveaux arrivants, car Zemmora ne tomba que bien tard entre les mains des troupes françaises qui ne connurent plus tard  aucun répit.

Comme on ne badine pas avec l’honneur et la dignité chez les Hararta, la consigne était de rigueur : ne pas côtoyer les  envahisseurs.

La sourde-oreille que faisait l’administrateur aux doléances des Hararta était assourdissante. Expropriés, exploités, brimés,  vexés jusqu’à la moelle, ceux-ci voyaient de temps à autre l’un d’eux faire mordre à la poussière à quelque vaniteux Tartarin.

Et ce n’est pas parce que l’on est un érudit ou un exégète que l’on va faire exception à la règle. Une inspection à travers Zemmora, capitale des Flita fit sortir de ses gonds Sidi Mohammed. Rien n’a été  fait pour améliorer le sort des musulmans. Et c’est ainsi qu’en matière de droits des siens, Sidi Mohammed ne lésine pas avec les moyens et s’en alla tirer vers lui par le col de son veston l’administrateur, cet important personnage qui représentait Georges le Beau, alors gouverneur d’Algérie. Il le tira par le col et lui releva la tête avant de lui  administrer un tel soufflet qu’il l’en laissa tout penaud. Sidi Mohammed s’en alla de son pas mesuré, la tête haute, le burnous dans le vent sous sa chéchia rouge la cervelle bouillonnante sous la colère.

Le temps passa et Sidi Mohammed fut un jour convoqué au tribunal de Zemmora. Paré de son ruban bleu bordé de ses lignes or, la poitrine en avant exhibant l’insigne doré épinglé juste sur le sein gauche, l’accusé défiait l’administrateur, le procureur, le juge et leur France coloniale. Il avance et sans fierté aucune quant à ses décorations, car  Sidi Mohammed aurait rêvé d’une autre décoration de l’Ordre du Sabre d’argent ou de l’Ordre de la  Plume d’Argent de l’Emir Abdelkader. Droit dans les yeux du juge, il lança :

« - Ose-t-on  humilier celui que la France reconnait comme son sauveur ?  Il y a à peine 18, vous, Messieurs de France et de Navarre, caressiez dans le sens des poils zouaves, tirailleurs algériens  et toute la gueusaille que nous sommes pour récupérer votre Alsace-Lorraine. Nous voilà récompensés ! Manigances et coups bas pour faire au monde que le musulman n'est autre que cette bête immonde déchaînée contre votre mission pseudo-civilisatrice...

Et s’ensuivit une plaidoirie dans français précieux et châtié que la salle comble pour l’occasion n’y comprenait que dalle.

La France, en ces temps-là marquait sa rupture avec le monde. Ni les Allemands ni les noirs ni les musulmans ni les Arabes ne voulaient de cette puissance arrogante, désormais castrée, prisonnière de son passé colonial.

Qu’ils soient Belahmar, Lacheheb ou Belaouidet, les Aouaïdia, cette fraction des Hararta,  que l’apport colonial du nom patronymique a divisés se transmettent cette histoire de Sidi Mohammed de père en fils. L’oral n’ayant jamais été d’un grand apport aux nations et aux peuples, nous voilà confrontés à l’histoire d’un grand homme dont nous ignorons complètement ses faits de jeunesse et sa vie d’exilé.

A suivre...

L'épouvantail.

Belkadi Hadj Mohamed

 Le 27 avril 2007.

   Notre cousin Hadj Mohamed BELKADI est malade en ce moment. Nous implorons Allah pour son prompt rétablissement. Il vient de perdre un ami intime, Hadj Bekaddour. Hadj mohamed BELKADI  est âgé de près de soixante-dix ans. Je vais vous raconter une histoire qui m'a laissé pantois. Elle est arrivée chez nous. Enfin, elle lui est arrivée. Oui à lui. Il a des témoins. Des centaines de témoins. 

   Celui-là aussi, comme je vous l'ai dit, doit etre pour être reconnu. Quand je vous dis Ould Kouider, vous le reconnaissez. Oui, le blond aux yeux bleux. Celui qui est tout le temps entrain de sourire. un bon vivant.

   Il a fait de tout: berger, éleveur de moutons, éleveur de bovins, industriel agroalimentaire, maquignon, boucher, mandataire. Et aussi rien. Oui, parfois, il ne fait rien. Il se plait à ne rien faire. Il se nourrit de ce qu'il a récolté et sourit au monde. Son seul défaut, c'est qu'il ne sait ni lire  ni écrire. Mais c'est un fonceur. Il fonce toujours, mais tête la première. Et baissée, s'il vous plait.

   Parfois, tout est contre lui. Mais il sourit. Mais quand le monde entier est contre lui, il rit de bon coeur. 

   Et aujourd'hui, le monde entier est contre lui y compris les moineaux. Oui, même les moineaux sont contre lui. C'est dire la malchance qui le poursuit parfois. 

   Nous sommes en automne. Hadj Mohamed veut revenir à ses vieilles habitudes. Planter une petite parcelle de petits pois pour la consommation domestique. Chez nous tout le monde le fait dans nos campagnes. Et bien sûr une petite parcelle de fèves. Toujours pas loin de la maison. 

   Mais depuis que nos constructions ont pris de la hauteur, le moineau s'est plu à nicher  chez nous et en nombre. Hadj Mohamed Belkadi a décidé de protéger sa parcelle de petits pois contre ce fléau en recourant à notre traditionnel épouvantail. Ghandja. (غنجة). Et je ne vous apprends rien  si je vous dis que nous l'utilisions pour implorer Allah pendant les moments de sévères sècheresses pour qu'il pleuve. Une coutume païenne à jamais révolue. Je n'ai pas entendu parler de cette coutume depuis 1962, année de l'indépendance de l'Algérie.  

   Et voilà que l'épouvantail qui domine la parcelle d'El Hadj Mohamed BELKADI. Un épouvantail tout habillé de noir.  Le temps passe. Les petits pois sont presque mûrs. J'ai dit presque. Taratatata!!! Les moineaux en grand nombre commencent à picorer ça et là les jolis petits pois. Leur nombre augmente de jour en jour. Ils arrivent à grand renforts. Ils se sont donnés le mot. Quelle mesure prendre? Les enfants qui devaient faire un tintamarre pour éloigner le fléau  quittent leur foyer de bonne heure pour l'école. Et les petits moineaux sont matinaux. Dieu sait combien il y en a d'enfants chez les Ouled Kouider. On y trouve les enfants de Hadj Mohamed, Hadj Abed, Djillali, Miloud, Bencherif, Benatia et les autres. Les jours fériés ne suffisent pas à éloigner ces oiseaux qui pullulent. Il faudrait les harceler en permanence.

   << Désormais, j'interdis à quiconque d'importuner les moineaux. je leur lègue mes petits pois.>> Dixit El Hadj Mohamed Ould Kouider.   Grands et petits se plièrent à sa volonté. 

   Pourquoi une telle décision saugrenue? Ou peut-être  une sage décision.

   C'est que deux moineaux ont eu la gentilesse, et confiants en El Hadj Mohamed,  de nicher dans les poches de la veste de l'épouvantail et y ont même pondu leurs oeufs. L'heure est grave quand un moineau vous défie. Hadj Mohamed, gros coeur  qu'il était,  jura de ne plus déranger ces deux intrus et les laissa en paix. 

Il prit à témoin tout le douar. Il montra à chacun le défi des temps modernes: les moineaux contre les hommes.  Je ne sais pas s'il récidiva et planta des petits  pois. Allah yechafik, Hadj Mohamed.

Merci, M. le directeur.

  Le 15 avril 2007.

C'est BENADDA Abdelkader. Non, c'est un autre. Il est plus jeune que celui qui devait être assassiné par les services français. Celui-là  est plus jeune. Il est âgé aujourd'hui d'un peu plus d'une soixantaine d'années. Il habite Oran. Chez nous, les familles sont tellement grandes que pour retrouver quelqu'un, il est indéniable d'ajouter le prénom de son père, sa mère, son surnom, son handicap, sa profession, enfin quelque chose qui le fera repérer. Vous le verrez tout au long de mes petites histoires. 

Cet Abdelkader, un féru d'électronique,  est si gentil qu'il a été choisi, parmi tant d'autres,sans avoir recours à des connaissances,  pour poursuivre un stage en Allemagne. Il était alors âgé d'une trentaine d'années.

Abdelkader, ould  "el cantonni", comme on l'appelle chez nous, car son père était cantonnier, est fou de joie. Deux années en Allemagne. Une aubaine. Il ne s'en est pas sorti à Alger. Il travaillait dur, mais ça n'avançait pas matériellement et il ne voyait d'avenir dans le métier qu'il exerçait.

Retour d'Allemagne!! Oui, il n'a jamais raconté la vie qu'il menait en Allemagne.  Je le connais bon prince. Il a certainement honoré l'Algérie avec son comportement exemplaire. Jusqu'à présent, il est cité en exemple.

Direction vers Oran, l'antenne régionale de la Radidiffusion Télévision Algérienne. Il s'y plait. Il a des connaissances. Un cousin, le réalisateur Mustapha BENHARRAT; BELBARI Hamid, un autre cousin et bien d'autres. En ville, ça ne manque les Zemmoréens. Dans toutes les administrations et les rouages de la capitale de l'ouest algérien, il y a des Zemmoréens.

Mais... Sans mon mais, l'histoire n'a pas de sens. Si Abdelkader n'aime pas que des médiocres le dirigent et le commandent. Il n'a pas été formé Allemagne pour rien.  Il trace son chemin et médite un scénario tragicomique.

Et voilà notre calme, gentil, respecté, poli, bien élevé respectueux Si Abdelkader qui, avec un grand vacarme, pénètre au bureau du directeur. Le puissant directeur. Le directeur qui manipule l'image au temps du parti unique. Il fait parti des gens qui fabriquent l'opinion de tout un peuple. Et commence l'invective.

C'est décidé. Benadda Abdelkader est renvoyé. Aucun recours. Même le syndicat n'y pourra rien. 

Le plan a bien marché. Abdelkader est fou de joie. Il est renvoyé. 

Passe le temps. je ne peux pas vous dire combien. Allez vous-même  le lui demander. Je crois qu'il m'a dit deux mois.

La secrétaire, étonnée, voit devant elle, tout souriant, Abdelkader BENADDA. Le charmant garçon porte un paquet.  Une minute plus tard:"M. Le Directeur refuse de vous recevoi." Mais la secrétaire le connait bien. Pas une minute à perdre. Il entre en trombe dans le bureau du directeur, le paquet à la main. 

<<- Monsieur le directeur, je suis venu vous remercier de m'avoir renvoyé!! Oui, monsieur, le directeur.

   Et il lui tendit un le présent bien ficelé.  Un cadeau en guise de remerciement.

    -Allez, assieds-toi! Qu'est-ce que tu deviens?

    - Je suis installé à mon compte à Relizane. Je suis réparateur agréé et grâce à moi, votre audimat monte. Je répare les téléviseurs. Vous pouvez dire que je fais gagner leur pain à plusieurs autres avec moi. Je gagne trois ou quatre fois votre salaire.

    Abdelkader était lié par contrat avec la Radiodiffusion Télévision Algérienne et seul un coup pareil pouvait annuler le contrat. Morale: notre cousin a utilisé la force contre lui-même pour gagner la bataille. Allez-y comprendre quelque chose!!

BENADDA doit mourir.

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Le 3 avril 2007. 

                  El Hadj  Abdelkader. El Hadj Abdelkader Ould El Habib. El Hadj Abdelkader Benadda Ould El Habib. Jeune, il n’était que Benadda Abdelkader. Ou simplement Benadda pour les collègues de travail et les chefs. Mais jeune aussi, il était surtout Si Abdelkader. Oui, Si Abdelkader, car c’est un taleb qui a appris le saint Coran par coeur. Pour le différencier des autres Abdelkader et Dieu sait combien ils sont nombreux chez nous, on l’appelait Si Abdelkader ould El Habib. Après le pèlerinage à la Mecque, il est devenu  Hadj Abdelkader ould El Habib. Voilà pour le nom. C’était long, mais c’est une caractéristique bien de chez nous. Votre nom évolue  et bouge avec l’âge. Bref.                   

              Qui ne connait pas? Il a des amis partout en Algérie. C’est un beau parleur. Un rassembleur, aussi. Toujours entouré. Un gros cœur, bien sûr, il était lettré. Chez nous, c’est comme ça. C’est parce qu’il connaissait tous les problèmes du monde. Il était employé à l’état-civil de la commune mixte de Zemmora. Toujours en costume traditionnel. Jamais, il n'a porté de vêtements des vainqueurs.  Il avait certainement lu Ibn khaldoun. Toujours tiré à quatre épingles.  Nous sommes à la fin des années 1940.     

       

                     Et c’est parce qu’il connaissait tous les problèmes du monde qu’il va s’attirer les foudres de l’administration coloniale. Il est devenu l’homme à abattre. Il ne savait pas que l’ennemi était au courant de ses agissements. Mais l’ennemi ne savait pas qu’il était trahi par les nôtres qui l’ont infiltré.

 

              - Ecoute Si Abdelkader. Ils savent tout sur toi et tu risques d’y passer. Autre chose. Je ne t’ai pas rencontré, je ne t’ai rien dit et ne me demandepas qui a donné la mèche. Tu es surveillé de près. Ouvre l’œil et tâche de trouver au plus vite une solution à ton problème. A la vie à la mort. A toi de jouer. 

               C’était Mohamed Adda Benyoucef ould Abdelkader ould Kaddour. Le chauffeur de l’administrateur de la commune mixte de Zemmora.

 

             C'est avec un grand sourire que Si Abdelkader accueillit la "bonne nouvelle". Oui, la bonne nouvelle. C'est le Djihad et mourir en martyr est une faveur et un  honneur pour tout  musulman. Une place garantie au paradis. De la mort, il n'a pas peur. Mais Si Abdelkader n'est pas fataliste qu'on ne le croit. Il est encore jeune et la patrie a encore besoin de lui.      

             Si Abdelkader va leurrer toute la communauté des pieds-noirs et l'administration française. Que va t-il faire pour vivre encore un peu plus d'une petite quarantaine d'années?

                  Le jour-même, Si Abdelkader s'est rendu à Mascara. La zaouia de Sid Ahmed Benali est son refuge le temps de régler ce "petit problème" de vie ou de mort. C'est que le jeune homme a étudié le Saint Coran ici à Mascara où il y compte beaucoup d'amis. Parmi ces amis, le député Chentouf. Un enfant de la zaouia. Il le rencontra et monta avec lui un petit scénario avant de revenir à Zemmora

                 Si Abdelkader apparut apparut comme convenu à dix heures du matin le lendemain. Il rôde tout près  des bureaux de l'administrateur, el hakem comme on dit chez nous. Le téléphone sonne chez l'administrateur.

                -Ah, mon bon ami Chentouf! Comment allez-vous?

                Les éclats de rire fusent du bureau et tout d'un coup, le visage de l'administrateur changea de couleur.

          - C'est votre ami, M. Chentouf?

              - C'est comme un frère?  

         De la paume de la main, il couvrit le microphone et à voix basse, il ordonna à son planton d'aller lui chercher Monsieur Benadda. Oui, "monsieur" Benadda. Vite retrouvé. Il était là tout près. 

        - Bonjour, mon ami. Il y a quelqu'un qui vous demande au téléphone. 

        L'administrateur lui serra la main et lui tendit le combiné.

        - Ah, c'est toi? Comment se fait-il que tu ne me demandes plus après moi, espèce de chien! Ya ouahd el kelb! On oublie ses amis?

       Le député lui-même n'en revenait pas. Et il continua à le harceler avant de revenir au calme. Puis ce sont des rires aux ééclats de Monsieur Benadda.

         Oui, mes amis, il a traité le député Chentouf de chien.  Je suis certain que ce n'était pas prévu dans le scénario, mais l'administrateur comprit qu'il y avait une grande familiarité entre les deux hommes.

            Si Abdelkader a sauvé sa peau par ce subterfuge et non sans avoir expliqué à l'administrateur de Zemmora qu'il était l'ami intime et camarade de classe du député. Et l'administrateur avait besoin qu'on parlât de lui à Alger. 

            Sacré Hadj Abdelkader. Il vécut plus de quarante autres années. 

Payez vos impôts.

Le 12 avril 2007. 

              Qui ne connait pas Lahouel? BELBARI. Ould Hadj Boualem. Oui, Hadj Boualem, le maçon, Allah yarhamou (Allah ait son âme). Ah, vous! Vous ne le connaissez pas? C’est que vous n’êtes pas de Zemmora! Vous n’êtes pas de chez nous. Voilà, c’était simple comme réponse. C'est le frère de Hadj Hamma et Benaïssa. Lahouel est un jeune accordéoniste qui égaie noces et fêtes à longueur d’année. Bien sûr que c'est gratuitement qu'il le fait. Bien obligé qu'il est, sinon il va s'attirer les foudres de tous. Les années passent et voilà que notre sympathique et très serviable jeune employé de la recette des contributions diverses de Zemmora, le "doumine" (dérivé du français "domaines") comme on dit chez nous, est promu au poste de receveur.

                Cette nomination s’abattit sur nos commerçants comme un couperet. Une mauvaise nouvelle. Il est très respecté. Tout le monde le connait  et il connait tout le monde. En plus, il est inutile d’essayer de le détourner, de le corrompre, de le leurrer, de le défier, de le dévier, de le faire chanter, de lui faire peur, de l’effrayer, etc, etc, etc… J’espère que vous avez compris. Un robot? Du tout. Un être très sensible.

                  Avec lui, il faut payer ses impôts. Je vous l’ai dit. Je vous le redis. Inutile de tenter de fuir ou de se cacher. El Hadj Lahouel veille au grain. Pour lui, nous sommes tous égaux et il est là pour nous faire payer nos impôts. Même si vous déménagez vers une autre ville, il vous poursuivra légalement. Donnez à Zemmora ce qu’elle vous doit.

                  Comment concevez-vous qu’un fonctionnaire paie automatiquement ses impôts par prélèvement à la source, alors que nos commerçants échappent à cette dîme? C’est ainsi que réfléchit notre receveur. Tout le monde doit payer.

                   Quand il fait sa tournée, le cartable à la main, la ville tremble. Trop raide le jeune homme. Elle tremble de sa droiture.  Un chêne. Il ne plie jamais. Avant lui, les commerçants baissaient rideau à la vue des fonctionnaires des impôts. Avec lui, la fermeture est inutile. Il risque de vous faire payer chez vous tout en sirotant un café. Dans votre cuisine. Impossible de le lui refuser.  Vous sentez qu'il vous estime et ne fait que son petit devoir d'en vouloir à votre bourse. Vous êtes forcés de l'admirer. Allah Ghaleb, vous le respectez «bessif» (de force). Il est trop gentil. Trop serviable. Son domaine sacré: Droits et Devoirs. Pas un seul petit centime de plus ne vous sera prélevé. Seulement le dû selon les codes, les lois et la réglementation.  

 

                      Hé, vous avez cru qu’il va s’en tirer comme ça. Vous avez pensé que parce qu’il est intègre qu’il n’y aura pas de râleurs et de mauvais payeurs. Il y a  des gens qui rechignent à longueur d'année. Pour pas que de de l'argent.  Avec Si El Hadj, rien n’y fait.  Il vous envoie balader avec le plus beau sourire du monde. Vous connaissez le ministre des finances? C'est votre parent? Vous êtes cousin du président de la république? Vous êtes un ami du directeur départemental (de wilaya) des impôts ? Demandez-leur de vous tirer d’affaire si Hadj Lahouel voudra à votre bourse. Je vais vous dire: Oualah, c’est inutile.Il est influençable. 

                      Haha, voilà qu’un bien estimé râleur va déposer une réclamation sur le bureau du receveur. C’est Si Tayeb Aït Saâdi, Allah yarhamou. Le père de Younès, Menad et Mustapha, Allah yarhamou. Un homme droit. C’est quelqu’un qui n'a pas froid aux yeux. Il fait marchand de tissus et de vêtements traditionnels. Très honnête. Et très poli. Très respectueux et respecté. Et aussi très nerveux quand ça ne marche pas ou ça marche tordu.

                 - Oui, mon ami, tu me fais payer à tort cette somme, dit-il à Si El Hadj Lahouel.

                 - Non, Si Tayeb, voilà... Et il commença sa convaincante démonstration.

                 Et le jeune receveur des impôts lui démontra par «a+b» qu’il n’ y avait aucune erreur.

                 Sachez que le frère Hadj Lahoeul est propriétaire d’une station-service non loin du magasin de Si Tayeb. Hamma, c'est son nom. Essence, gasoil, courroies, filtres et autres huiles font affluer une bonne clientèle. L’affaire marche bien.

                - C’est bon, c’est bon, dit Si Tayeb en portant la main sur  son menton. Maintenant, peux-tu me convaincre que ton frère Hamma a payé ses dus? 

                - Oui, bien sûr, j’ai commencé par lui. Je m'attendais à pareil questionnement de nos concitoyens.

                Et il tendit un dossier ficelé à Si Tayeb. BELBARI Hamma, Hamma Boualem, comme on l'appelle chez nous a été la première "victime" de son frère. Oui, victime, car nous n'avions pas l'habitude de marcher droit. Ce fonctionnaire modèle nous l'apprenait à petits pas. Mais il a fâché son frère. Enfin, pour un moment. Hadj Hamma, au coeur gros, comprend bien son frère cadet. Il est trop raide et droit, dit-il.

               Si Tayeb esquissa un large et rare sourire et empoigna la main de ce cher enfant bien de chez nous qui, même en retraite, reste adulé et respecté. Il est très estimé et  toujours sollicité pour de menus services. Un bienfaiteur hors pair avec le peu qu'il a.

                Merci, Hadj Lahouel. Qu’Alllah  vous gratifie de bonheur, de bonne santé, de prospérité et d'une progéniture utile à son prochain comme vous l'avez été, comme vous l'êtes et le serez toujours, inchallah.     

La foire.

BELBARI Mohamed, connu par Hamma-Boualem.jpg

Le 16 mai 2007.  La foire.

Nous sommes dans les années 1970. Alger. Les Pins Maritimes. La FIA. La Foire Internationale  d'Alger, quoi!

Quelqu'un de chez nous vient de franchir les immenses portes d'entrée et présente son ticket d'accès au monsieur en bleu.  Tout est en règle. Il n'y a plus qu'à butiner parmi les stands. USA, URSS, Allemagne, France, Mali, Niger, Inde, Espagne... Un régal.  Mais, ça grouille de monde.

Hama Boualem! Oui, il s'agit bien de lui. C'est Belbari Mohamed. Enfin, Hadj Hamma Boualem. Mais en vrai, c'est BELBARI Mohamed, fils de Boualem le Maçon. Le propriétaire de la station-service située sur le grand boulevard. Bien sûr, le grand boulevard de Zemmora. Je ne sais et ne peux écrire que sur Zemmora. C'est le père d'Abdellah, Allah yarhamou. Le gentil, le beau, le doux, le bien éduqué, le bien élevé, le très poli, l'honnête, le respectueux, l'intègre, le pieux, le fin, le calme Abdellah. Excusez-moi, j'ai les larmes aux yeux. Je l'aimais tant. Allah Yarhamou.

El Hadj Hamma ne rate presque jamais la FIA. Son frère cadet Benaïssa y habitait tout près. Hadj Hamma va passer une merveilleuse journée. Peut-être deux. Mais... Voilà mon fameux mais qui vous désoriente.

Mais, Hadj Hamma est accompagné du petit Abdellah. Pas plus haut  que trois pommes et il parle déjà comme un grand. Il n'est pas gâté. Du tout. Il a presque six ans. Chez nous, nous changeons de comportement envers nos enfants dès que nous laissons notre Zemmora derrière nous. Nous nous sentons plus attachés aux nôtres. Nous avons plus d'égards envers eux. Demandez ce que vous voulez et votre voeu est exaucé. Nous nous transformons en génie de la lampe d'Aladin.

Oin, oin, oin!! C'est Abdellah, en larmes,  qui veut un de ces ballons multicolores. A Zemmora, on en voit que pendant la fête de Laïd el Fitr. Pas plus. Nous ne pouvons pas nous permettre un tel luxe  au cours de l'année. Vingt centimes que ça coûte. Cinq ballons pour un dinar. Soit l'équivalent d'un kilogramme de sucre, d'un demi-litre d'huile, d'une coiffure chez Si Benaouda ou d'un litre de lait chez Kerdel.

Oin, oin, oin, oin, oin, oin... Abdellah reprend de plus belle. Allons-y pour un ballon, se dit Hadj Hamma. Non, pour deux. On ne sait jamais avec le petit. Il risque de faire des siennes s'il crève le ballon.

Voilà un jeune marchand de ballons. C'est un ambulant. Pour toute boutique, il a une boîte en carton. Hadj Hamma se fait remettre deux ballons. Pour payer, il tend un billet de cent dinars au jeune marchand. Mais où trouver la monnaie. Quarante centimes ôtés de cent dinars, il reste quatre-vingts dix-neuf dinars et soixante centimes. L'équivalent de plus de six kilogrammes de viande.

<<Âmmou, tenez la boutique, le temps que je vous ramène votre monnaie.

- Vas-y, mon fils, mais fais vite, le supplia Hadj Hamma.>>

Le temps passe. Abdellah gonfle et dégonfle son ballon. Il est heureux. De la monnaie, il s'en moque éperdument. De temps à autre le papa regarde la boîte et compte et recompte les ballons. Dix ballons en tout et pour tout. Soit deux dinars.

Il fait chaud et le jeune homme ne donne pas signe de vie. La veille, j'en suis certain, Hadj Hamma a discuté avec son frère cadet Benaïssa sur les changements dans les mœurs des  gens des grandes villes. Les mégapoles sont devenues invivables. Et Alger, c'en est une. Enfin, pour nous. Chez nous, nous nous connaissons tous. Nous n'avons ni voleurs, ni drogués, ni autres pervers.

Plus la peine d'attendre. Le papa s'énerve.  Allez une bonne fessée à Abdellah et le voilà détendu. Il s'est bien vengé sur son fils. Qu'il pleure toutes les larmes de son corps, maintenant. Dix ballons gonflables pour le faire taire.

Hadj Hamma! C'était Alger dans les années 1970. Tu t'es dit que la société se dégradait à vue d'œil. Qu'en dis-tu maintenant que tes amis t'ont quitté l'un après l'autre et que tu avances  hagard dans ce milieu dégradé et dégradant?

Hadj Hamma, n'oublie pas dans tes prières tes amis du baroud,  Hadj Bekaddour et Hadj Ramdane. N'oublie pas Hadj Mohamed Belkadi et Belmiloud Mohamed que la santé a trahis.

Qu'Allah te prête longue vie pour nous raconter nos aïeux et nos aînés.  Je te souhaite bonne santé et beaucoup de bonheur. Et surtout...beaucoup de respect. Merci, Si El Hadj de m'avoir permis de te tutoyer.

Ou apri?

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Le 30 mai 2007.

Cette fois, c'est la hikaya de mon cousin Mohamed que je n'ai pas vu depuis belle lurette. Mohamed BELARBI. Comme mes autres cousins, je dois vous détailler son nom.  C'est la seule manière de vous le faire connaître. Je peux le faire en un mot, mais je l'évite. Allez, en un mot, c'est Mohamed de Montréal. Vous l'avez reconnu. Mais pour moi qui n'aime pas Montréal qui a pris mon cousin qui m'estime, qui jouait avec moi, qui me défendait, qui était gentil qui, qui, qui...  Je vous épargne ses qualités aussi. Pour moi, Mohamed Ould Mohamed Belkfif. Le frère d'Aïcha, Abdelkader, Amar, Harrat et Louiza, Allah yerhamha. En passant, Louiza était un ange. C'est la plus jeune. La dernière, la plus chérie. Elle se pavane au paradis. Ce sont les enfants de âmti El Madania, Allah yerhamha aussi. Notre mère à tous. Oui, notre mère à tous. Dans notre quartier, la Smala, nos mères ne faisaient pas de différence entre les enfants. Je passe près de la maison de Mohamed, Âmti est devant la porte, il est presque midi. Elle sort la galette toute chaude de son four  traditionnel, alimenté au bois de lentisque ramassé la veille à l'orée de la forêt toute proche. Mmmmm!! Le lentisque, ce faux pistachier a incrusté à vie son odeur dans nos narines d'enfant. J'ai dit enfant! En réalité, mi-loup mi-enfant. Des Moogly. A deux pas de la forêt que nous vivions.

Nous nous fichions complètement de ce qui se passait autour de nous.  Nous sommes nés pour jouer. La fessée, la tannée, le bonbon, le bonpoint, le zéro, les pieds nus, les souliers, les poux, le bain, la morve, les égratignures, les écorchures, les chutes du sommet d'un arbre étaient nos hauts et nos bas. Pas plus. Nous n'en connaissions pas d'autres situations. Qui de nous réfléchissait? D'abord pourquoi réfléchir? Réfléchir à quoi, en plus? 

"Ou apri" était une marque de mépris de ce qui se passait autour de nous et de notre insouciance. Vous racontez un film, une bagarre, un match, une anecdote, une blague, on vous demande toujours la suite avec "ou apri?". Vous l'avez compris, c'est "et après?" Maintenant, Mohamed le prononce avec tous les accents du monde. Canadien, parisien, marseillais, comorien, iroquois ou cheyenne. Aucun secret pour lui les accents! Il a vadrouillé et côtoyé beaucoup de monde. Mais... mon fameux mais! "Ou apri?" était  aussi une marque de courage. De témérité que je voulais dire. Plus on a de muscles, plus on le répète.

Ton père t'attend pour une tannée! "Ou apri?" Ton frère s'est cassé une jambe! "Ou apri?" Le maître va nous punir à cause de cette maudite récitation qui ne veut pas rentrer dans nos petites caboches. "Ou apri?" Je ne veux pas m'étaler. Insouciance caractérisée. Insouciance anarchique. Insouciance aggravée.

Mohamed BELARBI est  né un 28 avril 1952 à Zemmora. Si les autres n'étaient pas plus hauts que trois pommes, je  peux dire que mon cousin Mohamed n'était pas moins haut que quatre pommes. Et fort, en plus. Comme son père Allah yerhamou.  Un petit géant. Un enfant géant.

Mais...il était un enfant géant dans son calme atroce. Trop calme. Enfin par rapport aux autres. Son "ou apri?" d'insouciance devrait peser des tonnes.

Ainsi, il a grandi,  tout comme nous avec un petit orgueil que nous extériorisons par un "ou apri?"

Pour ne pas être long et aussi je suis lent, car je risque de laisser ma hikaya traîner dans le temps, je vais la rétrécir et faire vite.

Voilà. Je reviens, un jour, à Zemmora et je demande après Mohamed. Il n'est plus là. Je n'ai pas dit "ou apri", J'ai su de suite qu'il était dans quelque houle sur l'océan Pacifique. Personne n'a pu le raisonner. Il était le premier chez nous à avoir embrassé un métier de la mer.

 J'imagine âmti El Madania entrain de le raisonner avec des propos tels que: les métiers de la mer sont dangereux, harassants, salissants, rapportent peu, etc... Et Mohamed, à l'intérieur jubilant: "Ou apri?" Figurez-vous que pendant toutes les années qu'a duré son séjour à bord des navires, aucune faille n'a été détectée dans son professionnalisme. Rien! Trop sérieux. Trop calme. Trop méticuleux. Trop observateur. Trop, trop, trop.  Il fait tout avec sagesse et philosophie. Eh oui, les amis, il y a des moments où il met de côté son "ou apri". Il aime avoir la conscience tranquille. Il veut avoir la conscience tranquille. Avec la conscience, il n'y a pas d' "ou  apri?". Mohamed devient incontestablement un homme qui ne vit que pour les océans et sur les  océans, dites-vous. Noooon!!! Vous vous trompez!!

Je revins, un jour, à Zemmora et trouvai  Mohamed chez lui  depuis plusieurs semaines. Il ne vogue plus en mer. Il a abandonné les navires au large. Oh lala, il a dit son  "ou apri?". Ouallah, il m'étonne toujours celui-là. Direction, le Sahara!! Mais, Mohamed, il fait chaud là-bas. "Ou apri?" J'ai beau le raisonner, mais rien. C'est infesté de mouches, de serpents et  de scorpions. De terribles vents de sable accentueront ton menu de l'isolement et en plus l'éloignement. Tu n'as pas d'amis là-bas. "Ou apri?" Et le voilà à  Laghouat. Hôtel Marhaba. Un "trois étoiles" en plein centre de ville. Pas comme hôte. Non. Il y travaille. Sacré Mohamed.

 Des mois ou des années ont passé. Je ne sais plus. Je rencontre Mohamed. A Zemmora, bien sûr. Je ne suis plus au Sahara, dit-il. La, no, nein, niet, non, incroyable.  Il est à Kenanda. Oui, à moins de dix kilomètres au sud-est de Zemmora. Mais c'est petit comme patelin, mon cousin. Trop petit même. Tu as l'habitude du vaste et du grand. L'océan, le Sahara et les plus grandes villes du monde. "Ou apri?" Mon cousin confectionne à Kenanda des portes, des portails et des barreaudages métalliques. Il est ferronnier. Il a même une camionnette bâchée. Oui, une Peugeot 403 grise. J'y suis même monté, un jour avec lui, pour aller je ne sais où. Je n'ai pas vu de différence avec une Rolls Royce, car c'est la voiture de mon cousin et  c'est important. Si, une différence, elle a le levier de vitesses près du  volant. Il gagne bien sa croûte le cousin. Mais il baisse trop les yeux et vend à crédit.

Et voilà qu'un beau jour, je le perds de vue. De Kenanda, il saute au Canada!! Sacré Mohamed. Heureusement qu'il était à Kenanda, car s'il était à Palestro, il se serait envolé pour la Palestine ou le pôle sud. Montréal, "ou apri"? Il y a des Indiens là-bas. Ugh! Il va en rencontrer de vrais Pima. Des chevaux pie. Des tippies et des tomahawks. Blek le Roc, Roddy et le professeur Occultis auraient été contents de te voir. Mohamed, surtout ne te casse pas la tête à apprendre la langue des Hurons, car j'ai appris que dans leur langage, le Canada s'appelle et s'écrit  "Anhoüa chetek8e". Le 8, prononce-le "ou" comme "ou apri?". Le "peuple de l'eau" que ça veut dire.

Et voilà que Mohamed s'installe avec sa sqaw et son fils, Boubakar, à Montréal. Et puis là, il a eu les jolies triplées: Hadjar, Nora et Sarah. Elles s'y plaisent là-bas, les papooses.

Mohamed et sa squaw, que je salue, sont aux anges. Oui, aux anges. Leur capital se porte bien. Mohamed m'a confié, un jour, que le capital des parents c'est un enfant qui réussit dans ses études. Et s'il s'est installé si loin, c'est parcequ'il a su, avant nous tous, que l'école va mal chez nous. Les petites, il vous aime, ramenez-lui de bonnes notes.  Pour vous et pour une fois, il n'a pas dit "ou apri?". Il a dit non!! Mes enfants d'abord. Bien raisonné, mon frère, comme tu aimes m'appeler.

Mohamed, je ne serai pas  chez moi, vendredi, pour discuter avec toi. Ou apri, tu l'as dit??

Merci à nos éducateurs qui nous ont appris la patience, les bonnes manières, le sacrifice et "ou apri?"

Qu'Allah te garde, mon ami. Prends soin de toi, de ta squaw et de tes "drari".

Harratia bessif!

Sidi Harrat. Photo prise en mai 2007.

Le 5 juin 2007.  Harratia bessif!!*

On peut tomber amoureux d'une femme ou d'un arbre. On peut aimer une sculpture ou une plage. On peut aduler un enfant ou un vieillard. C'est le coup de foudre. Mais... Mais pas autant que je sache de milliers d'hommes et de femmes. Oui, tomber amoureux de milliers de gens et de leur "chez eux". Ça existe. C'est ce qui arrive à madame Tulle.

Madame Tulle est Suédoise. Pure Suédoise, dit-elle. Je lui ai fait comprendre que chez nous on dit viking. Oui, madame vous êtes une "vikinga". Pure "Vikinga".

Madame Tulle vient de quitter la conversation que nous avons entamée. Il est presque trois heures du matin chez elle. Elle aime tellement Sidi Harrat qu'elle oublie même de dormir. Elle habite entre  Simrishamn et Ystad. Elle a, à côté d'elle, son fils aîné de vingt-neuf ans.  Pas un piètre mot de français. Il ne parle que suédois. Il est le spécialiste dans la famille en matière d'informatique. Madame a eu le coup de foudre pour Sidi Harrat Benaissa El Idrissi et les Hararta. Et moi, je bombe le torse et toute honte bue, je lui fais savoir qu'elle n'est qu'une vikinga. Je suis un harrati pur et dur.  Vous êtes comme une colle, madame! Il n'y a pas de places chez les Hararta. Il vous faut un visa. Oui, madame, un visa. La Chahada et vous voilà harratia. C'est pour bientôt, inchallah. Mon coeur me le dit, madame. Cet écrit va  vous rapprocher de nous et marquer le respect que je vous dois. Vous m'avez dit: Bien. Je suis contente de connaître votre femme. Eh bien, madame, figurez-vous que c'est une harratia, aussi. Comme vous les aimez les Hararta et Sidi Harrat! Mais, s'il vous plait, gardez le secret de la vaisselle,  car c'est une honte chez nous qu'un homme fasse la vaisselle. Oui, je la fais parfois.

Madame, vous vouliez être une élève de Sidi Harrat. Eh  bien, sachez qu'il n'y a pas de plus pacfiques et tolérants que les enfants de Sidi Harrat. Bienvenue parmi nous. Sidi Harrat enseignait le Saint Coran.  Soyez, notre élève pour les rites islamiques et le Coran. Nous vous mettrons dans la prunelle de nos yeux. Vous habiterez  au plus profond de nos coeurs.

Ici, vous n'aurez pas de neige à déblayer, ni sur le perron ni sur sur le toit. Votre fils et votre fille seront des nôtres, tout comme vous. Vous ne manquerez de rien, Inchallah. Oui, Inchallah, comme vous l'avez appris la toute première fois.

Vous vous êtes demandée, madame Tulle,  ce qui fait rapprocher tous ces humains. Oui, rapprocher. Ils se ressemblent, madame. Tous et toutes. Ils se ressemblent ceux de notre génération. Qu'il soit suédois ou congolais, algérien ou colombien, cet être tordu n'a pas accepté cette invasion de technologie et de produits massacrants qui ont chamboulé le mode de vie de nos enfants. Un Mac Donald dans la gueule, une giffle de Nike sur la joue, pleins les yeux de Prison Break, à fond Madonna dans les tympans, un vroum de Golf Gti dans le cerveau et vous voilà animalisé, petit humain.

Vous vous êtes perdus avant nous, petits européens  aux cerveaux liquéfiés. Des cerveaux qui, un jour, couleront de vos narines. Cela fait longtemps que le pot-au-feu de maman n'a plus cours chez vous. Où est la  "tjungondedag knut"? Et le surströmming, a t-il cours dans cette société de consommation ou le sel coûte trois fois rien?  Quant à nous, nous avons sauvé in extrémis, notre couscous que vous allez apprécier. Pas plus. Ah, non, il nous reste notre désert. Toujours, majestueux. Il n'a pas subi les bombardements des civilisés. Boîtes de conserve et sachets. Pneux usés et poutres de béton.

Notre génération était simple dans ses maisons de bois, ses huttes et maisons en briques terre cuite. Cultivée, tolérante, pacifique et généreuse. La preuve, vous. Oui, vous qui êtes tombée amoureuse de ces gens simples de chez nous. Notre génération est magnifique. Extraordinaire. Unique. La planète n'en connaîtra pas une autre comme la nôtre.  En Algérie, comme en Suède, nous nous contentions du peu.  Nous nous nourrissions de bonnes manières, de galanteries et  de savoir-vivre. Pas plus.

Vous fêterez le midsommar à Sidi Harrat, inchallah, en septembre si vous restez. Je vous le promets. A notre manière, bien sûr.

J'ai été long et  je m'en excuse.

Mes hommages, madame.

*Harratia de force.

Bienvenue, simplement, madame Tulle.

Le dernier coup de canon.

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Le 17 septembre 2007.  

Ramadan 1975. Un ramadan comme tous les autres. Un Ramadan en été à Zemmora.

Un après-midi de ce chaud Ramadan. Comme d'habitude, Harrat BERRACHED, El Kossor pour les amis et les proches, muni de sa lourde clé à hydrante libère cette eau limpide pour rafraîchir nos rues et nos les âmes. Un quart de tour de la vanne suffit. Pas plus. L'après-midi, pas besoin de l'âne et du tombereau. Le village est trop propre. Abdelkader BELHOUARI est plus âgé qu'Harrat. Ils officient ensemble. L'entente qui règne entre eux fait que cette petite tâche revienne à Harrat. Oui, une petite tâche. Et en plus, Harrat suivait le ruissellement de l'eau traquant la moindre allumette ou bout de papier. Harrat et Abdelkader étaient les seuls responsables de la propreté de tout le village. Respect et admiration. Même leur âne était admiré et avant lui le cheval normand avec ses pattes poilues et sa force légendaire.

Les gens vont et viennent. Heureux. C'est le Ramadan, on se contrôle plus que d'habitude. Faits et gestes. Paroles aussi. Deux marchands de zlabias desservent tous le village et ses environs. Les gens ne sont pas riches. La zlabia est un luxe, 10 centimes la pièce. Le makrout n'est pas connu de tous, 20 centimes la pièce. La monte Carlo, 20 centimes, la pièce.

Là n'est pas mon histoire. Mon histoire est sur tout autre chose. Le canon du Ramadan. Comme avant chaque coucher de soleil, nos joyeux garnements gambadent sur les hauteurs de la Smala, le cœur de Zemmora, attendant le cours magistral de Harrat El Kossor. Cours de quoi? Ben, ma foi, un cours d'artillerie. Mise en batterie, bombardement et sortie de batterie. Le canon n'a pas besoin d'être abrité. C'est l'été. Il est là, trônant face à Cheikh Menouer, sous l'œil vigilant de âmti Kasmia et âmti Alia.

Le muezzin Boudnibi est mort depuis bien longtemps. Il a été remplacé par BENKHADDOUMA, Allah yerhamou.

Par un jour de Ramadan de cette mémorable année 1975, juste avant la rupture du jeun, les enfants se chargèrent de mettre en batterie notre illustre et glorieux canon. Le seul canon pacifique du monde desservi par un civil bénévole. Et avec un immense plaisir et dévouement. Donc, les enfants qui tirait qui poussait pointèrent, comme d'habitude, le canon vers l'est à côté de Cheikh Menouer. Les journaux déchiquetés, servant de bourre, attendent.

Voilà El Kossor qui arrive. Toujours souriant. Toujours une chanson aux lèvres.

"Tout est prêt?

- Bien sûr, crièrent en cœur les enfants!

Harrat retira la poudre de sa poche et la versa dans la bouche à feu. Les enfants bourrèrent le canon et le maître canonnier plaça la mèche. On attendit que la voix de BENKHADDOUMA perça ce silence des ventres creux à la quête du moindre "Allahou Akbar".

- Allahou Akbar, Allahou Akbar, Ach'hadou enna la ilaha illa Allah...

Harrat alluma la mèche. Les enfants les plus craintifs se bouchèrent les oreilles. Le coup partit et...

Malheureusement, malgré toute l'expérience acquise et les précautions prises, le canon fit demi-tour et la flamme atteignit l'olivier séculaire de Cheikh Menouer qui se consuma toute la nuit durant à cent mètres d'un château d'eau vide et sous l'œil des Zemlaouis et Zemlaouiates déjà asséchés par la perte de notre canon. Un canon, pas comme les autres. Un canon que n'a pas chanté Hugues Auffray. "Combien de morts, un canon peut-il faire, avant que l'on oublie sa voix? Ecoute mon ami, Ecoute la réponse, Ecoute la réponse dans le vent..."  Le sien n'a fait que des morts. Le nôtre n'a fait que des heureux. Des ventres heureux. C'est ce jour-là que j'ai eu la prémonition que mon village va s'épuiser, s'user et se miner. La voix de ce canon ne s'est  jamais éteinte en moi.

Un vent terrible s'abattit sur mon village. L'Exodus Douarus. Le pire des cyclones. Mon village devint ville, puis s'engloutit, se dessécha, s'embrasa et s'abattit en ruines.

Ramadan 1975. Un ramadan pas comme tous les autres. Notre canon se suicida. Et avec lui, un grand amour.

 

Dangereux coup de canon.

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Le 16 septembre 2007.  

C'est le Ramadan, je profite pour vous raconter cette gentille petite hikaya de rire et de danger. Oui, danger.

Nous sommes en 1953. A Zemmora, bien sûr. Une seule mosquée à haut minaret et avec Boudnibi comme muezzin. Boudnibi est un marocain de Boudnib. Un vieillard adopté par les Hararta. C'est certainement un hadj qui, de retour de la Mecque a préféré s'établir chez ces bonnes gens. Tout comme Hadj Ali, Si Amar et autres Marocains. Il grimpait, à petits pas, jusqu'au haut du minaret par des escaliers étroits. Les mains en porte-voix, il s'efforçait d'accomplir sa tâche en tournant autour de la koubba du minaret. Jusqu'où pouvait porter la voix du vieil homme. Pas plus loin que la Smala, l'Hôpital et la Zonka. C'était tout Zemmora. Mais au delà? Qui annonçait avec exactitude la rupture du jeûn aux Mechaïchia, Seraoulia, Ayaïda, Rehamnia, Ras El Ançor et autes douars? Le muezzin de la zaouia de Hadj Belkacem SENOUCI ne portait pas loin. C'était Si Mohamed BOUSSEROUEL à titre bénévole.  

Eh bien, jusqu'à 1975 si je ne me trompe, un canon servait à prévenir les lointains de la rupture du jeûn. Le dernier à avoir utilisé cette arme redoutable est Harrat BERRACHED. Entre amis, c'est Harrat El Kossor. Mais avant lui? C'est là que commence mon histoire.

Nous sommes à la fin des années 1940, je le rappelle encore. Youcef BENHARRAT, comme chaque Ramadan, met son canon en batterie près de Cheikh M'naouar. Le canon de la municipalité, bien sûr. Et chaque jour, le mois durant, à un quart d'heure de l'appel du muezzin, il bourre son canon de papiers et de vieux journaux après y avoir déposé la quantité exacte de poudre noire. Il était connaisseur. Pas un gramme de poudre de plus ou de moins. Il fallait la longueur de mèche exacte et l'allumer à temps. Toute une histoire pour perpétuer cette tradition venue d'Egypte.

Youcef BENHARRAT est le père de Kadi et Omar. Omar qui a joué le fugitif dans le film "La voie" de Mohamed Slim Riad en 1967. C'est le grand-père de Hadj Youcef et Lalmi.

Quand Youcef le veut, il initie les enfants au métier. Tous les enfants, avec le temps, sont devenus des "hommes de métiers". Nous autres aussi, le sommes devenus dans les années 1960. Mais bien sûr qu'avant et après nous d'autres aussi ont été introduits au métier de canonnier.su

J'arrive au fond de l'histoire. Par une belle journée, Si Youcef BENHARRAT, grimpe vers la Smala à grands pas. Il est pressé. Comme toujours, et durant tout le mois sacré de Ramadan, le canon trône chez les voisins. Il orne la maison. Un honneur. Youcef sait que les enfants, comme toujours, ont accompli le plus gros de la tâche. Aucune inquiétude: le canon est en place et les journaux déchiquetés. Il ne reste plus qu'à verser la poudre, bourrer et allumer la mèche. Vite, il ne reste plus assez de temps.

 Les enfants, comme des fourmis, s'affairent autour du canon. Et parmi eux...BENADDA Abdelkader, connu sous le sobriquet de Koubaâti. Il se charge de bourrer le canon. A l'aide d’un gros manche, il pousse les vieux journaux vers le fond du canon.  Youcef l'appelle pour je ne sais quoi. Tout va très vite. Boudnibi appelle à la rupture du jeûn du haut de son minaret. Youcef allume la mèche. Elle se consume à grande vitesse. Le petit Abdelkader s'aperçoit qu'il a oublié le manche dans le canon. C'est la faute à Si Youcef, se dit-il. Il ne fallait pas l'appeler avant d'avoir enlevé le manche. Le coup part. Et le manche en projectile bien affuté se dirige vers Dar Mouha Belkfif!! Non, il la dépasse. Dar Belbari. Non, il la dépasse aussi. Et il pique du nez en fonçant sur la maison de Mestoura. Dieu merci, ce jour là, Mestoura déjeunait dans sa cuisine. Une bonne vieille femme. Elle habitait en face de Benaïssa BOUSSEROUEL  le garde champêtre et c'est certainement à lui l'instigateur du camouflage de l'incident.  Comme si de rien n'était, Si Youcef alla chez lui rompre le jeûn. Motus et bouche cousue. Tout s'est passé entre Hararta et Si Youcef resta à son poste.

 

Double chagrin pour la fillette.

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15.11.2010

     Dès sa plus tendre enfance, Aïcha fut surnommée la chinoise en raison de ses yeux bridés. Non pas bridés comme vous l’imaginez exagérément, mais délicieusement comme chez les Oïgours. De beaux yeux. Plus beaux que ceux de sa sœur aînée, Fati. Passage obligé des jeunes filles de la Smala, ce vieux quartier de Zemmora : la marelle sur la rue en pente raide, la corde, cache-cache… Et le « boudjaârane », un jeu bien de chez nous qui consistait à attachée un scarabée par une patte et le suivre. Et le cerceau. Et la balle contre le mur. Mais Aïcha aimait monter les ânes. Avec Mokhtaria et une autre fillette du voisinage, elle tenta même la ruade à trois et elles tombèrent accolées. Elles aimaient grimper l’olivier sauvage de Cheikh Menouer, cette kouba qui surplombe la Smala, ce quartier arabe de Zemmora.

     Le papa émigra vers la France pour rendre moins difficile  l’enfance de sa progéniture au milieu des années 1960. Et puis pour garantir des études sérieuses à la marmaille, il déménagea pour s’installer dans la banlieue parisienne. Les enfants réussirent tant bien que mal à s’intégrer. Disons à s’assimiler, car ils restèrent algériens malgré la politique de fusion de cette frange  de bûcheurs et d’enfants de bûcheurs dans la société française.  Et Aïcha resta  intacte avec sa profondeur jusqu’à l’arrivée d’un certain Fisdeki qui la prit pour épouse en 1990. Un alsacien de souche. Un musulman ;  ne vous faites pas de soucis. Les Fisdeki sont tous  conservateurs. Nombre d’entre eux ont embrassé l’Islam.

     Aïcha, le petite chinoise devient mère. Mère d’un seul enfant qu’elle choie et élève dans la dignité. La dignité au sens de chez elle là-bas où l’on guerroie pour le moindre empan de liberté.

     Comme Aïcha n’aime pas perdre de temps, on la voit courir au parc, au cour de danse, à jouer la servante dans Alkèstis au théâtre municipal, à s’initier aux échecs, à grimper sur les rochers de l'Ardèche. Puéricultrice de formation et de métier, elle ne s’est jamais attirée la moindre remontrance de sa  chefferie.

     Les années passent. Aïcha, la petite niaise que la maman envoyait acheter de la levure chez M’hamed, l’épicier du « tournant », et qui  se servait d’un crachat pour sablier est devenue femme. « Si tu  reviens avant que ne sèche ce crachat, tu es une brave fille ; s’il sèche et que tu n’es pas encore là tu n’es qu’une cruche. » Et Aïcha courait, courait jusqu’à perdre haleine pour satisfaire sa maman et rester parmi  la communauté des braves filles qui se comptaient sur les doigts d’une seule main et Dieu seul sait ce qu’elles donnèrent à l’âge adulte. Sur les bouts des doigts d'une seule main vue le rigueur de notre système. Mais la réalité est tout autre. Les Hararta sont la communauté qui connait le moins de divorce dans la contrée. Médecins, ingénieurs, chercheurs, pilotes, écrivains et j’en passe font la  joie de ces mamans, jadis sermonnées pour moins que rien. La joie d’avoir réussi  là où  d’autres auraient échoué.

     Et Aïcha commença à croquer la vie à pleine dents. Voyage en Crète où elle dégustait les favas, l’ahino salata et les bamiès. Au Maroc, elle est marquée par Djamâ El Fna de Marakech et ses charmeurs de serpents.

     Et puis en juillet 2007, elle décida de faire un tour en Tunisie…   Hammamet. Une destination de prédilection pour les petites bourses européennes. Longues plages, ruines romaines et un grand festival. Ici, les hôtels se succèdent et ne ressemblent pas.  Le Manar, Le Sindbad, Les Citronniers, Yasmine, Shiraz… Et puis les restaurants chics tels le Time Out, Le Condor, l’Angelo Blu et autre Château Neuf.

     Aïcha, la petite chinoise de la Smala est attablée au café d’un prestigieux hôtel. A l’autre bout de la salle, une jeune demoiselle observe notre Aïcha jusqu’à l’indisposer. Fougueuse, comme toutes nos filles, Aïcha se dirigea vers la jeune demoiselle.

- On se connait, mademoiselle ?

- Non, pas du tout. Mais je suis un peu fascinée et je me concentre sur vous. Je ne sais pas pourquoi ? Je suis un peu déprimée. Je suis venue en Tunisie pour me débarrasser définitivement de quelqu’un que j’aimais tant.

- Un chagrin d’amour ?

- Oui, après un  coup de foudre, soupira la demoiselle.

- Pauvre petite.

     Et Aïcha essaya tant bien que mal d'aider à noyer son chagrin, la jeune fille venue de France comme elle. Elle est venue  pour oublier et non point pour s'amuser. Une bonne thérapie contre l'amour?  Erreur. Un coup de foudre ne s’efface qu’à l’agonie.

     Au moment où  les nouvelles amies furent sur le point de se  séparer, elles décidèrent  d’échanger leurs numéros de téléphone. Quoi de plus normal. Et puis….

- 00 33 14 38 .. .. Aïcha.

- Aïcha comment, s'il vous plait?

- Aïcha Benkada.

- Benkada ? De Torcy en banlieue parisienne ?

- Exactement.

- Vous connaissez Mamed Benkada ?

- Oui. C’est mon frère.

- Incroyable ! Quelle poisse! Mon chagrin me poursuivra jusque dans ma tombe.

     Et elle avoua ne pas en guérir, car c’était la fin de ses vacances et Aïcha se  sentit coupable d’avoir piétiné un cœur brisé.

     Le destin en a voulu ainsi. « De mon amour, tu ne guériras  point. » C’est la malédiction que lui aurait jetée Mamed.

     Et puis Aïcha qui n’avait jamais remis les pieds chez elle à Zemmora depuis son départ,  il y a de cela près de trente ans, rencontra sur le net un cousin. Un bon cousin. Et elle s’aperçut que les siens sont aussi évolués que les autres humains de chez elle là-bas en France. Et puis chaque soir, c’est le grand affrontement. Tout y est. Du scarabée attaché, des poussins salisseurs, de  la cueillette de figues aux ongles de la maîtresse qui la griffèrent pour avoir signalé une faute au tableau, Aïcha en fait une enfance pleine. A travers ces souvenirs, le cœur d’Aïcha bat la chamade. Mais surtout pour son gâteau au miel. Elle s’aperçoit que chez elle, les gens sont attachants et qu’elle a des cousines  et des cousins à ravir. Nous aussi, notre cœur bat pour elle. Nous t’aimons bien Aïcha.

     De notre amour, tu ne guérira point, petite Chinoise.

     Raconte-nous encore de belles choses comme ce « double chagrin pour la fillette ». Nous sommes tout ouïe.

     Vous comprenez bien que j’ai changé les noms. Benkada n’existe pas chez les Hararta Aïcha habite bien loin de Torcy.

HADJ BENAOUDA BENADDA

16 mars 2011.

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Hadj Benaouda n'est plus parmi nous et ce depuis 1996.  Il n'aura vécu que quatre-vingts ans. Il est né le 17 octobre 1911. La mort le surprit, dans sa pleine forme.  Son dernier vœu fut de jeter un dernier regard sur la karouicha, cette meule traditionnelle  et qui servait à nos aïeules de moudre blé, orge et rouina,  c'est dire l'ancrage en  profondeur des us, coutumes et traditions en cet  homme. C'était un taleb accompli, surement sorti de djamaâ Ouled Miloud, cette école coranique des Slamnia qui, malheureusement n'officie plus. 


Nous sommes en 1972. L’Algérie est indépendante depuis une dizaine d’années. Les vacances scolaires de printemps viennent juste de débuter. C’étaient les seules vacances que j’appréciais en tant que telles. Inutile de décrire la chaleur torride des étés zemmoréens et les hivers glacés  quand les plus aisés ne pouvaient pas se payer plus que du charbon pour alimenter le brasero.  D’ailleurs je passais la première moitié des vacances d’été au bord des plages algéroises.  Au total, je passais un peu moins de soixante jours par an à Zemmora. Et c’est ce qui me laissait ma cote un peu plus élevée chez nos anciens dont Si Hadj Benaouda et son frère Si Harrat, coiffeur de métier aussi.

Notre bande : Lamdjadani Ramdane, Lacheheb Kouider, Abbassi Djilali, Lamdjadani Harrat, Bousserouel Mohamed, Benahmed Kouider, surnommé Zaïm, Adda Benyoucef Ramdane, connu sous Nounoud. Suivant les événements et circonstances, elle grossissait avec des plus ou des moins âgés. Les moins âgés : Bousserouel Benaïssa, Benahmed Belkacem, Bousserouel Lakhdar… Les plus âgés : Belbari Hamid, Benadda Benatia, Adda Benyoucef Hamma.  La fourchette variait entre quinze à vingt-quatre ans. Inutile de préciser que nous étions cousins, hararta  et surtout amis comme l’ont toujours été nos parents et nos grands-parents. A cette époque, juges et  gendarmes chômaient. Le garde-champêtre était seul maître à bord et tout se réglait en catimini. Si l’on disait que les Hararta étaient tel un Sultanat, c’était à juste titre.

A cette époque aussi, la chéchia  avait définitivement disparu. Le pantalon à patte d’éléphant  et la chemise à fleurs étaient à la mode. Certains d’entre nous s’affichaient carrément cigarette au bec devant les adultes. Un fait rare aux conséquences désastreuses vu que nos anciens commençaient à déprécier notre génération.

Donc nous sommes en 1972 et les chansons en vogue étaient  Darla dirladada de Dalida, Mamy Blue de Nicoletta, Pour un flirt de Michel Delpech, Laisse-moi vivre ma vie de Mike Brant et puis si ma mémoire est bonne Guerouabi faisait un tabac avec El Barah et Megouani sahrane et Chaou Adelkader nous enivrait avec Djah Rabbi ya djirani.

Et tout cela… n’était point apprécié chez les nôtres. Et… je ne le savais pas !!

Et puis un jour, alors que notre bande passait près du salon de Si Benaouda qui n’était pas encore Hadj à l’époque, celui-ci  je ne sais pour quelle raison, tout en aiguisant d’une main experte son rasoir sur un affuteur cuir, nous traita de mal élevés.   Comble de malheur, « l’injure » échut sur moi. Je la reçus en pleine visage. Avec tout le respect dû aux plus âgés, je revins me faire connaître chez Hadj Benaouda. Peut-être ne m’a-t-il pas reconnu ?

A mon « Ne m’avez pas reconnu, Si Benaouda ?», j’essuyai  un ferme « Va-t-en ! » A deux pas, officiait Si Harrat et c’est chez lui que la plainte tomba. A mon « Si Benaouda, croit-il vraiment que mon défunt père n’a pas été à la hauteur de mon éducation ? », je reçus un cinglant « Ne te mêle pas de ce qui se passe entre cousins ! » Comme je ne voulais pas faire de ma plainte le but de ma visite, je me fis couper les cheveux par Si Harrat, que le voltige sur son alezan était à elle seule un festival et partis convaincu  d’une chose.

Je quittais Si Harrat, convaincu que je n’étais encore qu’un enfant et que j’ignorais mille et une choses sur les nôtres et que le pire allait venir leur gâcher la vie. Une vie qu’ils espéraient à leur goût, bien paisible après les affres des geôles, de la torture, brimades et privations. Si Benaouda était doublement soupçonné d’appartenir aux nationalistes purs et durs. D’abord par son métier, car il côtoie tout un village et puis de par son savoir de taleb.  Un savoir qui fait que le djihad contre les troupes coloniales  est une obligation à tout musulman.

Si Benaouda, a exercé durant des années le métier de coiffeur. Tout enfants, nous lui rendions visite au moins une fois tous les deux mois. Nous n’y avions droit qu’à la boule à zéro en été et la coupe en brosse durant le reste de l’année. Nous étions toujours accompagnés. Son salon ne désemplissait jamais. Afin que nous nos petites caboches soient à portée de ses fines mains, il posait une planche sur les accoudoirs du fauteuil de coupe et le tour est joué. Nous étions ses enfants. Tout au long du service, fusent blagues et anecdotes, parfois des devinettes et des colles et quelques fois rien. Quelques fois rien ! Rien parce qu’un proche ou un ami venait d’être arrêté ou bien carrément passé par les armes. A qui le tour ? Cent trente-deux ans d’angoisse !

Donc, à l’époque nous étudions en terminale Ibn Khaldoun et je compris l’agressivité et l’anxiété de Si Benaouda. Selon Ibn Khaldoun, la théorie de la politique du vainqueur est une réalité. Suivez mon regard. Quand il avait mon âge, il portait, comme il l’a fait jusqu’à son denier soupir, son burnous, son gilet et son pantalon arabe. Jamais, il n’a raté ses rendez-vous pour psalmodier  le Saint Coran avec ses copains de toujours.

Ce jour-là, quand je quittais Si Harrat, tête basse, je compris le conflit de génération. Je n’avais jamais imaginé et je n’arriverai jamais à imaginer comment  Si Benaouda a passé sa jeunesse. Mais je suis certain qu’il ne l’a pas passée en vaincu, comme le suggère Ibn Khaldoun dans sa Mouqaddima  car,  dit-il,  le vaincu adopte alors tous les usages du vainqueur et s’assimile à lui.

Si Benaouda, a traité notre bande de mal élevés. Il n’a pas eu le temps de s’abaisser à ses enfants que nous étions. Il nous a transmis la dure éducation qu’il avait reçue et nous ne pûmes en faire usage, nous vaincus culturels, et nous n’en sûmes pas faire bon usage.

Quand le lendemain, Hadj, le deuxième garçon de Sidi Benaouda,  accompagné de son ami Bounouar Hadj, me firent allusion de l’incident avec un « Ne m’avez pas reconnu, Si Benaouda ?», je passais mon chemin, plus calme et  serein, mais marqué jusqu’à présent  par cette première et dernière fois qu’un aïeul, car c’en est un, me rudoya. Si le vieux a mis au courant son fils Hadj de l'incident, c'est qu'il l'a taraudé et notre génération a failli.

L’été de cette  même  année 1972, j’eus à traiter au bac, que j’ai eu haut la main,  un sujet toujours d’actualité. « L’homme est-il prisonnier de son passé ? » Et je puis affirmer d’emblée que nous le sommes tous et cherchons à nous en libérer alors que nos ancêtres, braves et nobles dans la misère comme dans la félicité ne l’étaient point. Preuve en est Hadj Si Benaouda qui mourut heureux parmi ses enfants, emmitouflé dans son burnous, coiffé de son turban blanc, psalmodiant le saint Coran et  collé à sa karouicha, cette lourde meule que les yeux ont perdue de vue, mais pas le cœur.

Prière

Quand un de nos vieux nous quitte, c'est une bibliothèque qui brûle.

Ne sous-estimez pas les hikayate de nos aïeux et nos vieux...et nos jeunes. C'est notre trésor et la richesse de notre patrimoine.

Date de dernière mise à jour : mardi, 02 Avril 2013

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